29.06.2005

CECI N'EST PAS UN LIVRE

Ceci n’est pas un livre, mais c’est à mon goût, davantage.
La table des matières de ces quatre cents pages pourrait se qualifier plus justement bordereau.
L’auteur a, en effet, groupé ici des textes qui sont des documents plutôt qu’autre chose. Et ces documents n’ont point de prix pour quiconque a dans sa poitrine un cœur français.

Je tiens à grand honneur que M. Henri Picard et ses amis m’aient demandé de présenter au public ces documents, qui sont les compte-rendus des hauts faits de la Résistance en Bourgogne, dans le Mâconnais et le Charollais, dans le Lyonnais, dans la Nièvre et le Cher, dans le Morvan et ailleurs. Il ne s’agit ici ni de politique, ni de philosophie et moins encore de roman. Il s’agit de la lutte obstinée de tout un peuple qui refusa de renoncer à son indépendance, et que ses meilleurs et ses plus braves hommes entraînèrent à la bataille par leur exemple et leur sacrifice héroïquement consenti. Ces Résistants-là, les vrais, ceux de la première heure, n’attendirent pas pour se lever en masse que l’ennemi fût à la veille de son désastre final, et l’attaquèrent quand il était encore dans sa force, alors que bien peu de Français gardaient leur foi dans la victoire des Alliés. Ces hommes héroïques n’avaient pas besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. Et c’est à eux, en même temps qu’aux soldats magnifiques de la Meuse et de la Loire que j’ai dédié mon dernier livre, parce qu’ils ont mieux aimé mourir que se rendre, tels les grenadiers de Cambronne à Waterloo.

On lira leurs exploits, et les citations qu’ils gagnèrent, pour la plupart au prix de leur vie.

On verra surtout combien leur gloire fut pure, et comment ils refusèrent de jamais commettre des vols ou des meurtres, non plus que des actes quelconques de banditisme pour assouvir des vengeances personnelles. Ils décrétèrent la peine de mort contre les auteurs de lettres de menace ou de dénonciation, comme ils la décrétèrent contre tous ceux qui collaboraient avec la Gestapo et son auxilliaire, la police du « Waffen S.S. » Darnand. Bref, ils répudièrent toutes les violences qui n’avaient pas pour but la libération du sol de la patrie et la destruction de l’ennemi. Cela est bon à rappeler aujourd’hui à tous les Français. On ne mettra jamais assez haut ces hommes dont les cœur était aussi noble que leurs mains demeurèrent nettes.

Après cela, peu importent le style, l’arrangement et le plan d’un tel recueil. Il ne s’agit point ici d’un ouvrage historique, il s’agit de fournir aux historiens à venir les matériaux dont sera bâtie l’histoire. Il s’agit de collationner des documents authentiques, et la négligence même qu’on peut relever dans leur écriture prouve qu’ils furent écrits sur place et dans l’instant des hauts faits qu’ils rapportent.

A quiconque reproche aux Français leur prétendu goût des vaines revanches et la sauvage férocité de ces francs-tireursà qui l’uniforme seul manquait pour qu’ils fussent des soldats, et les plus généreux qu’on vit jamais, je donnerai, sans commentaire aucun, les quatre lettres que Jean Santo-Pietro, natif de La Mulatière, près d’Oullins dans la banlieue lyonnaise, adressa à sa famille, après que les Allemands l’eussent fait prisonnier les armes à la main.

Jean Santo-Pietro avait vingt-deux ans. Il était fiancé. Tombé aux mains de l’ennemi en décembre 1943, l’ennemi eut le lâche courage de le condamner à mort et de le fusiller le 1er février 1944, — à loisir et de sang-froid. — Or, écrivant ses deux dernières lettres quatre heures avant son exécution, l’une à son père et sa mère, l’autre à la jeune fille qu’il aimait, cet adolescent déclarait avec simplicité que, s’étant confessé le matin même, il mourait « sans haine ». Et il ajoutait ces mots, proprement sublimes : «J’ai cru faire mon devoir, les Allemands croient faire le leur. » A sa fiancée, lui rendant la parole qu’elle lui avait donnée, il disait, — tranquille, sans fureur, et souriant d’avance à la mitraille allemande : « Tu vivras pour un autre époux. Ne m’oublie pas dans tes prières. » Quels yeux ne se mouilleraient, à l’évocation d’un sacrifice si stoïque et si chrétiennement accepté ?

Requiescant in gloria ! Mais nous, les survivants, souvenons-nous. Et que Jean Santo-Pietro nous aide à extirper de nos cœurs les derniers ferments de discorde intestine, et à refaire une France régénérée , une et indivisible, viable, et que la seule réconciliation sans arrière-pensées de tous ses enfants peut relever jusqu’au rang d’où ses folies, plus encore que la rage jalouse de ses ennemis héréditaires, l’a fait tomber.

Claude FARRERE,
de l’Académie Française.