29.06.2005

Montceau-les-Mines

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A. DE MAI 1940 A « L'ARMISTICE »

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Au Cours des huit mois de drôle de guerre, de guerre des nerfs, que nous avons vécus voilà six ans chacun de nous s'est éveillé quotidiennement dans une attente désespérante, dans l'angoisse du combat dont les prémices s'annonçaient à l'horizon et qui, une nouvelle fois, devait mettre aux prises le coq gaulois et l'aigle germanique, la civilisation latine et la « koultoure » prussienne. « C'est-y pour ce soir, c'est-y pour demain », chantait un des gais lurons du Quart d'heure du Civil qui comptait un natif de Saint-André en Morvan…

Soudain avec ce choc au cœur ressenti lors d'une forte émotion. le 10 mai, un vendredi que l'on n'oubliera point se répandit la nouvelle de l'invasion de la Belgique dont le IIIème Reich s'était engagé à respecter la neutralité. Ayant ainsi jeté un chiffon de papier de plus au panier, Herr Hitler venait de donner l'ordre d'écraser, pour un millénaire — seulement ! — l'ennemi héréditaire, l'adversaire numéro 1, la France, seul obstacle à l'extension de l'espace vital de la Grande Allemagne… L'Armée Française ? une paille, un rien que Von Brauchitsch, le maître de la Blitzkrieg, effriterait vite avec l’aide des « touristes » installés sur le terrain. A l'Ouest, du nouveau !...

Assurément, on ricanait alors à Berlin. On savait bien que certains de nos compatriotes, ceux qui auraient dû être les mieux informés, avaient oublié le vieil adage: « Si vis pacem, para bellum ». Il est vrai que leur mémoire était courte… Et tandis que les chars s'ébranlaient et fonçaient sur le pays de Léopold III, des centaines de Stukas et d'appareils Heinkel ou Messerschmidt s'envolèrent…

Le Morvan n'attendit pas longtemps pour voir se livrer dans son ciel les premiers combats aériens de la bataille de France. Le lendemain de ce jour historique du 10 mai, par une chaude matinée, quelques avions, se dirigeant d'Est en Ouest et situés à une assez grande altitude, se mitraillèrent au-dessus de la région de la Montagne du Banquet.
Cet engagement se termina rapidement par une victoire qui fut nôtre ; l'un des oiseaux boches atteint par un jeune aviateur alla tomber à Montsauche, sur un pré, dans le haut du bourg, où il s'enflamma, presque à côté de la route conduisant à l'Eglise, ou plutôt qui y conduisait, car on sait aujourd'hui que ce chef-lieu de canton a été provisoirement effacé de la carte de la Nièvre par les Wisigoths du XXe siècle, avec lesquels d'aucuns voulaient « collaborer ». Sinistre avertissement du destin.

Cinq hommes de l'équipage furent carbonisés, deux autres se jetèrent en parachute et furent capturés à Ouroux. « Nos camarades nous libèreront bientôt ». dirent-ils. Ce ne devait être que trop vrai. Déjà commençait l'exode, la grande fuite des civils devant l'ennemi. De longues files de voitures portant la lettre L du Luxembourg, sillonnaient la N. 77 bis. La Grande Duchesse Charlotte et son escorte traversèrent Château-Chinon.
Jour après jour, le lamentable spectacle s'amplifia. Les routes se couvrirent d'une chaîne sans fin. A leur tour, les Français du Nord et de l'Est quittèrent leurs demeures devant l'étau ennemi qui se resserrait de plus en plus, et dont la poussée semblait inexorable. Et, brutalement, on perdit tout espoir. Le drapeau allemand flottait sur le château de Versailles, consacrant l'abolissement de la Victoire de 1918. Au sommet de la Tour Eiffel, un autre torchon nazi claquait au vent.

Tout allait être consommé. Radio-Stuttgart dans ses quatorze émissions quotidiennes, prêchait sans cesse la capitulation. Le grondement du canon se faisait d'heure en heure plus proche et menaçant. Etonnés, les Français n'arrivaient pas à comprendre qu'ils étaient livrés.
Le 16 juin fut, comme d'habitude depuis un mois, éclairé par un soleil radieux qui aurait mis, en d'autres temps, le cœur en fête. Avec anxiété, on s'interrogeait, on se communiquait les dernières nouvelles. Dans la matinée, nous sûmes que les Allemands étaient à Avallon. Vers 15 heures, les premiers tanks furent signalés à l'entrée de Corbigny.

N' y avait-il donc plus de soldats pour les arrêter ? Hélas !...

On a longuement épilogué sur les circonstances de la défaite. Disons bien haut que s'il y eut des défaillances dues au manque d'organisation, il y eut, cependant, des hommes qui surent tomber en purs héros. Et parmi nos cent mille morts, trente-sept, qui reposent maintenant en terre morvandelle, méritent d'être cités. Ils se sont battus pour que l'honneur de la patrie soit sauf et ont écrit de leur sang une page de gloire dont le cimetière de Saulieu témoigne.


L'ennemi qui arriva dans cette ville à la fois par la route d'Avallon, et celles de Corbigny et Semur en-Auxois, se trouva donc subitement en présence de quelques éléments blindés de notre Armée, notamment des 45e et 49e bataillons de Chars, qui, venant d'Auxerre, battaient en retraite.
Encerclés, les nôtres engagèrent une bataille qui fut vive au nord du pays, notamment vers l'Hôpital, — dont la morgue fut incendiée — dans les rues Courtépée et de l'Abreuvoir et sur le Champ de Foire.

Ainsi moururent en braves :

BALLE Henri, de Comme (Calvados) .
BESANçON Julien, de Melay (Saône-et-Loire).
BLONDE Marcel, de Freneuse-sur-Risle (Eure). BRIXY Paul, de Lille (Nord).
BROCHU Henri, de Mantes-Chantenay (Loire-Inférieure).
BRULET Clément, de Pantin (Seine).
BRUN Jean, de Brue-Auliac (Var).
COLLIGNON Emile, de Mont-Saint-Martin.
CORNET Camille.
DAVIAU, de Brissac (Maine-et-Loire).
DERANCOURT Gaston, de Loos (Nord).
FAROUX René.
FOYARD Jean, de Maurs (Cantal).
GOSSET Robert, de Tours (Indre-et-Loire).
GUEPRATTE Lucien.
JOLLY François, de Brienon-sur-Armançon (Yonne) .
LAUBIN Baptiste, de Paris (14e).
LE PAPE Louis de Pluvigner (Morbihan).
L'HUILLIER Lucien de Burlioncourt (Meurthe-et Moselle). Classe 1939, engagé volontaire.
MAZILLE Robert.
MIROUX André d'Estournel (Nord).
NOUHANT Léonce, de Mazeau (Vendée).
PERICHOT Noël, de Ploërmel (Morbihan).
PIQUET Augustin, classe 1939.
REISS André de Cracovie (Pologne).
THEULIÊRE Fernand de Selzannes (Haute-Vienne).
TORCOL Albert, 85e R. I., de Saint-Verain (Nièvre).
VERNIER René, de Nogent-sur-Seine (Aube).
VINCENT Georges, de Lyon (2e). Chevalier de la Légion d'Honneur.
VOISIN Abel de Verneuil-en-Bourbon. (Allier).

Furent carbonisés:

CAILLAUD Félix de Bourganeuf (Creuse).
CŒURIOLLY Charles.
GOUBET Jules de Coudekerque-Branche (Nord) .
MARTIN Jean de Villapourcon (Nièvre).
PONCET Claudius de Saint-Paul (Vienne).
Deux inconnus.

L'un des officiers dont le corps ne fut pas retrouvé, refusa de se rendre en prononçant fièrement ces paroles : « Un officier français ne se rend pas ». Se voyant pris et n'ayant plus de munitions, il préféra se tuer avec sa dernière grenade plutôt que d'avoir la honte d'être fait prisonnier.

Onze civils furent également relevés morts ou décédèrent des suites de leurs blessures, dont M. François Poillot, pensionnaire à l'Hôpital de Saulieu, carbonisé, M. Georges Davesne, de Saulieu, et un bébé de six mois.
Le lendemain, 17 juin, les Boches ne permirent que l'inhumation de dix soldats. Ils autorisèrent celle des vingt-sept autres, seulement le 20, en n'accordant qu'un délai de quinze minutes.

A Château-Chinon, il y eut aussi une escarmouche au cours de laquelle deux civils, MM. Paul Prosot et Henri Malus furent tués, ainsi que quatre soldats: Julien Borgna, Guy Paturot, Joseph Coulaud et Maurice Desaudière. De même à Corbigny où l'on dénombra six victimes: Maurice Margue, 32 ans; Roger Pague, 30 ans; René Lahille, 21 ans; Pierre Helloin, 23 ans; Joseph Tissot, 20 ans, et Julien Witzer, 30 ans.

De notre village de Boux, nous regardions, effaré et abattu, se mouvoir la colonne ennemie dont les forces se révélaient colossales. Détachements motocyclistes, tanks, camions bondés de troupes, canons, états-majors volants, s'entremêlaient dans un ronflement infernal. Parfois le calme revenait pendant une minute, puis le défilé reprenait à la même cadence. La machine de guerre était lancée à toute vitesse mais, cependant, on eût dit une chenille monstrueuse.

Au carrefour de la Croix-Milan, où les gens s'étaient murés derrière leurs volets clos, les soldats jetaient en passant un coup d'œil rapide, pour s'assurer si la voie était libre. Les jours précédents, un barrage hétéroclite, où se côtoyaient divers instruments aratoires, avait été établi par les paysans, chargés d'y monter la garde, afin de vérifier les papiers des automobilistes, et le premier citoyen armé du Reich qui s'y était présenté. avait été fait prisonnier. Qu'est devenu celui-ci ? C'est une autre affaire. Expédié sur Château-Chinon, peut-être fut-il délivré par le gros des troupes qui le suivaient et qui atteignirent Autun dans la soirée.

Les Allemands en Morvan ? Etait-ce possible ? La réalité éblouissait et malgré tout on n'en avait qu'à demi-conscience, à l'écart des grandes routes, quand le 18 juin, à Mhère, fusils braqués en avant, les « Fritz » vinrent inspecter les maisons à 21 h. 30... « Soldate ? Soldate ? ». Cachait-on un des nôtres ?…
Ceux qui visitèrent notre domicile, sans trop insister, d'ailleurs, ne comprenaient pas un mot de français. L'un d'eux qui connaissait l'anglais « a little » nous fit savoir en cette langue que ses camarades et lui espéraient bientôt tordre le cou à Chamberlain et à Churchill... Voire !

L'électricité avait été coupée le soir du 16 et les bruits les plus divers et les plus invraisemblables se propagèrent les jours suivants. Nous ne savons comment fusa celui de l'attaque des Russes contre la Wehrmacht et l'annonce de leur entrée à Dantzig qui, un instant, nous raccrocha à une lueur d'espoir. Au loin, et par intervalles, le canon tonnait toujours.

Et puis ce fut l'Armistice... On n'osait y croire quand, dans la nuit du 24 au 25, entre 0 h. 30 et 0 h. 45, les quelque cinq cents Allemands cantonnés dans notre bourg et ses environs, sonnèrent les cloches de l'église à toute volée. Nos cœurs furent ravagés de tristesse. La France était écrasée, à la merci de ses occupants.
« Français, vous êtes vaincus… ». Ainsi commençait le libellé d'une petite affiche apposée par les soins de la Kommandantur et qui nous fit frémir d'indignation. Et, pour montrer que nous étions hier conquis, les Boches hissèrent leur drapeau sur la Chapelle Notre-Dame-du-Morvan, au faîte des Bois du Banquet. A leur fureur, il fut enlevé peu après par un patriote (Serge Collier, en vacances à Ruère) : Premier acte de la Résistance qui « piano » d'abord, alla ensuite « crescendo ».

« Dans trois semaines… Angleterre kapout… toute petite… Guerre finie… ». A longueur de journée nous étions assourdis par ce refrain. Toutefois, certains hochaient la tête et n'avaient pas confiance dans la traversée de la Manche. « Angleterre, avions, beaucoup avions…» : L'Angleterre ne possédait presque pas d'avions , mais, en effet, la R.A.F. sauva ce pays et le monde avec lui.

Le 27 juin, la lumière nous fut rendue. Nous branchâmes vite notre poste de T. S. F. sur Londres. La guerre continuait... Et, du fond du gouffre noir où nous paraissions nous engloutir, une clarté jaillit, pale et forte à la fois, qui nous rasséréna. Reprenant le flambeau que l'ennemi voulait éteindre, le Général de Gaulle était au côté des Anglais. « La France a perdu une bataille, mais elle n'a pas perdu la guerre... ». Acte de foi dont il est peu d'exemples dans notre histoire.

De prime abord, les Allemands semblaient corrects. Ils étaient stylés pour mieux nous tromper. En fait', ces « Messieurs » avaient placard, un peu partout, des papiers annonçant qu'ils respecteraient les biens des Français, mais n'étaient-ils pas arrivés en pillards ? Dans la petite ville de Lormes, notamment, ils dévalisèrent de fond en comble le magasin de confections de M. Boulle. Ce vandalisme se renouvela en maints endroits. D'un pays riche et prospère, ils nous transformèrent en un pays pauvre et ruiné. Hélas, ils ne se contentèrent pas de nous piller…

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« Un armistice, ce n'est qu'un armistice
Le traité de paix n'est pas encore signé.
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Radio-Paris, de Gœbbels le crachoir
Prend tous les Français pour des poires,
Radio-Paris, d'Hitler, I'expression
Prend tous les Français pour des c... »

La France était bâillonnée, mais il nous suffisait d'écouter le Lieutenant Maurice Schumann, orateur d' « Honneur et Patrie », Jacques Duchesne, notre compatriote « bourguignon » (neveu de Jacques Copeau, aimant le théâtre comme lui) et les voix de la Bretagne, cette terre un peu sœur du Morvan par son granit et par sa race : Jean Marin et Jean Oberlé (c'est son véritable nom). Nous avions encore Pierre Bourdan. Jacques Borel, et, de chez nous, en Nivernais, Jacques Villesolin qui se fit ensuite entendre à Radio-Caire et fut apprécié de Radio-Alger. Nous avons tenu, plus loin, à saluer la mémoire de ce jeune homme — si plein de promesses et de nobles qualités — qui, de retour à Londres, en 1944, mourut sous les bombes de la Luftwaffe, à la Maison de l'Institut de France.
Il y eut aussi Van Moppès, l'auteur de « Sur le Pont de Londres, un bal y est donné » et de :

« Allo Gœbbels, quelle nouvelle ?
Absorbé dans ses intuitions
Au bout du fil Adolf t'appelle… »

pastichant « Madame la Marquise ».

Il a composé une belle chanson à la gloire des F. F. I. : « Ce sont ceux du Maquis, ceux de la Résistance ».


Enfin, pour nous verser une plus forte dose d'optimisme, l'humoriste et résistant Pierre Dac — ex-président de la S. D. L. (Société des Loufoques) — rejoignit la B. B. C. après de périlleuses aventures. Vous rappelez-vous cet air ?

« Le sol de Russie
Est tout rougi
Du sang nazi,
A dit Lily Marlen »...

« Ici, la N. B. C… à New-York… Ici, Boston.… L'Américain Bourguignon vous parle »
. D'outre-Atlantique, d'autres voix chaudes s'élevaient vers nous chaque soir… celles de l'Américain picard, de l'Américain flamand, de l'Américain parisien et de l'Américain bourguignon, qui n'était autre que le Colonel William Tylor, récemment décoré de la Légion d’Honneur. Il terminait rituellement son exposé par cette phrase aimable et touchante: « Bonsoir, Chers Amis de France, et surtout bon courage... », mettant un peu de baume en nos cœurs endoloris. Une fois, il évoqua la magnificence de la basilique de Vézelay, la beauté des églises de Saulieu, de Semur-en-Auxois... et nous fûmes profondément ému…

Nous ne remercierons jamais assez tous ceux qui, d'Angleterre, des Etats-Unis ou du Canada, puis de Russie nous témoignèrent tant d'attachement et de compassion en demeurant pleinement confiants dans notre relèvement. La Suisse, terre de bonté. a, elle aussi, droit à notre immense gratitude et nous sommes sûr que la page suivante en est la marque la plus sincère.

AVANT-PROPOS

« Aucun peuple n’a jamais porté aussi haut que le peuple Anglais le sentiment de la dignité humaine. Il a pu mériter des haines, il a toujours commandé l’estime. Il a donné au monde des exemples admirables, non seulement de travail, de persévérance, d’initiative individuelle, mais aussi d’amour de la liberté, de la résistance à l’oppression, de fidélité inébranlable au devoir. La ruine de l’Angleterrre ne serait pas seulement une défaite pour la liberté dans le monde, le monde y perdrait quelque chose de sa noblesse ».

En 1941, peu avant l’entrée en guerre de la Russie, alors que personnellement nous étions encore « lycéen » et que notre Professeur d’anglais nous avait propos é un sujet de rédaction sur l’Angleterre, ces lignes de M. Monod, ciitées à propos d’un passage de Taine , nous tombèrent sous les yeux.
L’eût-il fallu, elles auraient ranimé notre foi envers le dernier bastion européen qui se dressait contre les forces du mal et duquel nous attendions tous le salut de notre pays.
Le vaisseau « Grande-Bretagne » a donné de la baNde, mais, grâce à Dieu, il n’a pas sombré ; autrement la Résistance française n’eût pas connu cet essor prodigieux qui fut décisif.

Une champignionnière de maquis poussa sur notre territoire foulé, cependant, de la Picardie au Languedoc et de la Normandie à l’Alsace, par nos conquérants provisoires. Sous le regard de l’ennemi impuissant, cette légion insaisissable grandit au cœur des bois, malgré la faim, malgré le froid, les tortures et la mort, tandis qu’à Londres, le Général de Gaulle symbolisait tous les espoirs.
Quatre années d’efforts communs furent nécessaires pour vaincre le royaume de la croix gammée dont un gigantesque modèle avait été érigé à Pannecière, en plein Morvan, et lancé en défi vers le Ciel. En dépit de quelques malentendus inévitables, les Français de toutes classes et de toutes opinions, se sentant enfin solidaires les uns des autres, se côtoyèrent fraternellement et se confondirent dans le même anonymat pour la même cause.

Songeons à ne pas décevoir ceux ou celles qui ont tout offert et tout sacrifié, ceux ou celles qui n’ont plus que des larmes à verser à côté de leur maison ou de leur foyer détruits, et pensons constamment à ces paroles de Michelet : « Ce qui fait la vie du monde, c’est le souffle de la France en quelque état qu’elle soit ».

Mhère (Nièvre), 25 Mai 1946.
Henri PICARD,
Membre de la Société Française
des Historiens Locaux.

CECI N'EST PAS UN LIVRE

Ceci n’est pas un livre, mais c’est à mon goût, davantage.
La table des matières de ces quatre cents pages pourrait se qualifier plus justement bordereau.
L’auteur a, en effet, groupé ici des textes qui sont des documents plutôt qu’autre chose. Et ces documents n’ont point de prix pour quiconque a dans sa poitrine un cœur français.

Je tiens à grand honneur que M. Henri Picard et ses amis m’aient demandé de présenter au public ces documents, qui sont les compte-rendus des hauts faits de la Résistance en Bourgogne, dans le Mâconnais et le Charollais, dans le Lyonnais, dans la Nièvre et le Cher, dans le Morvan et ailleurs. Il ne s’agit ici ni de politique, ni de philosophie et moins encore de roman. Il s’agit de la lutte obstinée de tout un peuple qui refusa de renoncer à son indépendance, et que ses meilleurs et ses plus braves hommes entraînèrent à la bataille par leur exemple et leur sacrifice héroïquement consenti. Ces Résistants-là, les vrais, ceux de la première heure, n’attendirent pas pour se lever en masse que l’ennemi fût à la veille de son désastre final, et l’attaquèrent quand il était encore dans sa force, alors que bien peu de Français gardaient leur foi dans la victoire des Alliés. Ces hommes héroïques n’avaient pas besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. Et c’est à eux, en même temps qu’aux soldats magnifiques de la Meuse et de la Loire que j’ai dédié mon dernier livre, parce qu’ils ont mieux aimé mourir que se rendre, tels les grenadiers de Cambronne à Waterloo.

On lira leurs exploits, et les citations qu’ils gagnèrent, pour la plupart au prix de leur vie.

On verra surtout combien leur gloire fut pure, et comment ils refusèrent de jamais commettre des vols ou des meurtres, non plus que des actes quelconques de banditisme pour assouvir des vengeances personnelles. Ils décrétèrent la peine de mort contre les auteurs de lettres de menace ou de dénonciation, comme ils la décrétèrent contre tous ceux qui collaboraient avec la Gestapo et son auxilliaire, la police du « Waffen S.S. » Darnand. Bref, ils répudièrent toutes les violences qui n’avaient pas pour but la libération du sol de la patrie et la destruction de l’ennemi. Cela est bon à rappeler aujourd’hui à tous les Français. On ne mettra jamais assez haut ces hommes dont les cœur était aussi noble que leurs mains demeurèrent nettes.

Après cela, peu importent le style, l’arrangement et le plan d’un tel recueil. Il ne s’agit point ici d’un ouvrage historique, il s’agit de fournir aux historiens à venir les matériaux dont sera bâtie l’histoire. Il s’agit de collationner des documents authentiques, et la négligence même qu’on peut relever dans leur écriture prouve qu’ils furent écrits sur place et dans l’instant des hauts faits qu’ils rapportent.

A quiconque reproche aux Français leur prétendu goût des vaines revanches et la sauvage férocité de ces francs-tireursà qui l’uniforme seul manquait pour qu’ils fussent des soldats, et les plus généreux qu’on vit jamais, je donnerai, sans commentaire aucun, les quatre lettres que Jean Santo-Pietro, natif de La Mulatière, près d’Oullins dans la banlieue lyonnaise, adressa à sa famille, après que les Allemands l’eussent fait prisonnier les armes à la main.

Jean Santo-Pietro avait vingt-deux ans. Il était fiancé. Tombé aux mains de l’ennemi en décembre 1943, l’ennemi eut le lâche courage de le condamner à mort et de le fusiller le 1er février 1944, — à loisir et de sang-froid. — Or, écrivant ses deux dernières lettres quatre heures avant son exécution, l’une à son père et sa mère, l’autre à la jeune fille qu’il aimait, cet adolescent déclarait avec simplicité que, s’étant confessé le matin même, il mourait « sans haine ». Et il ajoutait ces mots, proprement sublimes : «J’ai cru faire mon devoir, les Allemands croient faire le leur. » A sa fiancée, lui rendant la parole qu’elle lui avait donnée, il disait, — tranquille, sans fureur, et souriant d’avance à la mitraille allemande : « Tu vivras pour un autre époux. Ne m’oublie pas dans tes prières. » Quels yeux ne se mouilleraient, à l’évocation d’un sacrifice si stoïque et si chrétiennement accepté ?

Requiescant in gloria ! Mais nous, les survivants, souvenons-nous. Et que Jean Santo-Pietro nous aide à extirper de nos cœurs les derniers ferments de discorde intestine, et à refaire une France régénérée , une et indivisible, viable, et que la seule réconciliation sans arrière-pensées de tous ses enfants peut relever jusqu’au rang d’où ses folies, plus encore que la rage jalouse de ses ennemis héréditaires, l’a fait tomber.

Claude FARRERE,
de l’Académie Française.


Dédicace

Avec respect et fierté
nous dédions cet ouvrage
à la mémoire
de
Monsieur Roger Lévy,
Professeur honoraire d'Histoire et de Géographie
au lycée Charlemagne
et
aux familles de tous les Résistants
Bourguignons et Nivernais
qui sont morts
pour que la France conserve sa
liberté, son prestige et sa gloire.

Henri PICARD 

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