04.07.2005
D. RÉCITS DE JACQUES VILLESOLIN : 2. — QUATRE VOITURES ET TREIZE HOMMES
II. — QUATRE VOITURES ET TREIZE HOMMES DANS LE « NO MAN’S LAND » EN ITALIE
« Les armées alliées qui poussent l'ennemi devant elles se sont rejointes et refermées sur un tiers de l'Italie; un tiers de l'Italie avec des villes pleines de monde: Tarente, Brindisi, Reggio, et bien d'autres.
« Mais l'histoire que je veux vous dire aujourd'hui se place avant la grande jonction. C'est une véritable histoire de « no man's land », c'est l'histoire des quatre voitures et des treize hommes qui ont fait la première liaison entre la VIIIe Armée Britannique et la Ve Armée Américaine, couvrant en deux jours près de quatre cents kilomètres de territoire inconnu, et partiellement occupé par l'ennemi.
« C’est une histoire que je connais bien; j'étais l'un de ces treize hommes, dans l'une de ces quatre voitures.
« Si je vous raconte cela aujourd'hui, c'est parce que ce que nous avons pu voir et observer pendant ce voyage, se répète en territoire non conquis, derrière cette sorte de ligne: Salerne-Bari.
« Les réactions du peuple italien entre Nicastro et Salerne furent les mêmes que celles que nous pourrons encore voir entre Foggio et Rome.
« Au fait, voici l'histoire... La VIlIe Armée venait de prendre Vibo Valentia.
« Drôle de jour, pas grand'chose à faire, nous campons au bord de la mer et la soirée promet d'être douce. Nous avons deux gourdes de vin pour quatre, des œufs plein un panier, des chansons dans la gorge, et d'un camion chanceux, un filet de musique nous arrive : des airs de danse, la radio de Londres; il y avait au moins huit jours que nous ne l'avions pas entendue. Et puis, la musique s'est tue... Les nouvelles...
« Vous souvenez-vous des nouvelles de la Ve Armée quelques jours après son débarquement ? Entre la pointe avancée britannique et les Américains, il y a encore trois cents et quatre cents kilomètres. Où est le Boche ? Que fait-il ? Ca... c'est que nous allons chercher.
« Nous partons pour Salerne le lendemain avant le jour. I1 a fort bien commencé, ce voyage. La route est belle, elle longe la mer et le soleil se lève. A quelques kilomètres après Diamante, nous trouvons la dernière patrouille britannique; quatre autos blindées qui se dissimulent dans l'ombre d'une petite ferme...
« Voulez-vous du thé ? — Certes...
« Où est Fritz ? La patrouille n'en sait rien.
« Nous repartons : cette fois-ci, nous serons seuls, tout seuls. Toutes les informations que nous pourrons recueillir seront celles que les Italiens voudront bien nous donner; mais je veux vous dire tout de suite que, pendant deux jours de « no man's land », parfois à quelques kilomètres des tanks et des autos-mitrailleuses allemandes, pas une seule fois, ils n'ont essayé de nous tromper.
« Midi ! Pollicastro. On arrive au village. Ils ont vu notre petit convoi, et soldats, femmes, enfants se pressent sur les bords des routes. C'est le premier gros bourg que nous traversons. Les fleurs pleuvent sur nos voitures. Une vieille femme s'approche et passe une petite main jaune, toute ridée, qui s'agrippe à ma manche: elle pleure de tout son cœur, la brave vieille : « Bono Englise... Les Allemands m'ont volé mes poulets... Ils leur ont tordu le cou et les ont mangés... ». — « Mon Dieu, Madame... la guerre... Madame ».
« Tudesqui ? — Où sont les Boches ? » C'est une question que nous poserons tout le temps.
« Ils ont fait sauter le pont de Poliicastro. Ils sont à quelques kilomètres, sur la route, dans la direction de la montagne.
« Un soldat italien nous montre les restes d'un camp allemand. C'est un camp de la veille...
« Le pont a sauté, mais la rivière est toujours là; un gosse s'offre à nous servir de guide; il a l'air honnête et nous partons ensemble. I1 faut aller vers cette maudite montagne pour chercher un gué. Au bout de deux kilomètres ont le trouve. Et avec de l'eau jusqu'aux essieux et des gerbes blanches devant les capots, les voitures avancent.
« Drôle de voyage... A tous les tournants, il faut ralentir car « il » peut être de l'autre côté avec ses mitrailleuses; chaque fois que nous marchons à flanc de colline, nous scrutons le versant d'en face, car, comme vous le savez, l'ennemi se sert aussi de mortiers.
« Mais rien, toujours rien, nous avançons toujours. Les villages avec leurs petites rues serrées nous voient venir de très loin. Jamais aucun d'entre nous aurait pu imaginer pareille réception. Les gosses se précipitent sur les marchepieds; des douzaines de mains nous tiraillent. Si par malheur nous sortons la tête, nous sommes sûrs d'être embrassés dix fois. I1 s'agit donc de la sortir au bon moment... Les filles nous donnent des fleurs... Elles en mettent sur nos casquettes, sur nos voitures. On nous présente des corbeilles de fruits fraîchement cueillis. Des jarres de vin, des fromages de montagne et des sourires... Plus que je n'en ai vu en deux ans de campagne !
«—La grande Armée arrive derrière vous ?
« Avec une prudence toute péninsulaire, et dans un italien douteux, j'affirme que d'innombrables chars avec leurs cinq mille hommes d'équipage nous suivent à quelques kilomètres.
« L'enthousiasme est à son comble. I1 n'y a plus aucune restriction.
« Cinq heures. Sud de Vallo. —Nous n'avons presque plus d'essence. Nous allons très lentement. Dans trois ou quatre heures, il fera nuit. Nous nous sentons tous un peu seuls. Dans les fonds de vallées, il fait déjà sombre.
« — Attention !... Les Allemands traversent la route à trois kilomètres devant vous. C'est un paysan italien qui vient de nous crier cela.
« Nous nous dissimulons sous les châtaigniers et la plus petite de nos voitures part en patrouille.
« La « jeep » revient. « Attention... Attention ». Un tank ennemi arrive sur nous.
« Curieux moment.. Nous devons avoir en tout trois mitraillettes et dix revolvers. Contre les blindés, ce n'est pas tout à fait ce qu'il faut.
« Un bruit de moteur dans notre dos. Nous nous regardons. Nous sommes coupés de tous les côtés. La Charogne avance vite...
« Jamais encore, je n'ai fait un aussi beau saut dans les buissons. Comme un revolver n'a pas encore arrêté de char, je ne voulais pas tenter l'expérience. Très curieux, croyez-moi, de se sentir pris. Une belette n'aurait pas fait mieux pour se glisser de ronciers en épines, mais plus rien; pas un bruit... Ca devient inquiétant... J'aurais voulu au moins entendre : Achtung, pour savoir où ne pas aller...
« Dans trois ou quatre heures il fera nuit, et comme les chèvres de Monsieur Seguin: « Pourvu qu'on arrive à la nuit ».
« Eh bien... c'était une fausse alerte, une demi alerte plutôt, car le bruit de moteur dans notre dos était celui d'un de nos camions qui nous rejoignait... Quant au char qui arrivait sur nous, il faut croire qu'il n'avait pas l'intuition du Commendant en Chef, car il repartit sur ses traces.
« Sept heures. Vallo. — Pas d'essence. Nous décidons de « prendre » Vallo. Les quatre voitures « Jeep » en tête descendent la montagne. On arrive à la ville où la plus extraordinaire des réceptions nous attend.
« Ils savent notre arrivée. Le téléphone marche toujours entre les villages et les bourgs. Sur la grande place de Vallo, dans un uniforme de gala, sabre au côté, je vous prie, le Capitaine de la caserne des carabinieri nous « espère ». Autour de lui se presse un non moins élégant et non moins botté état-major. L'atmosphère est à la cordialité. Chacun s'incline et se présente. Le capitaine ajuste son monocle et nous tapons nos uniformes pour en enlever la poussière.
«— Il y a cinq voitures blindées allemandes qui croisent dans les parages ». Et le capitaine regarde nos pauvres voitures qui ne sont pas blindées du tout. Accompagné par l'un d'entre nous, il cherche pour savoir où sont exactement ces diantres d'Allemands, et où se trouvent les lignes américaines, car nous ne savons toujours rien. Les renseignements sont très vagues; la seule chose dont on est à peu près sûr, c'est que les blindés ennemis sont tout près.
« Les carabinieri remplissent nos réservoirs d'essence et l'une après l'autre nos voitures descendent vers la mer pour passer quelques heures de nuit.
« I1 fait noir, très noir. Il n'y a pas de lune. Des hameaux... On ralentit un peu... Une tête de femme qui passe dans un rais de lumière. « Tudesqui ? ». « Les Allemands ? » Nous ne répondons pas.
« Les voitures descendent toujours. « Miel ! » jure mon vieux chauffeur cockney. « J'aimerais mieux vous conduire au bal ». Et pour une fois, nous serions presque du même avis.
« Un barrage de béton sur la route. Mais heureusement personne pour le garder. On passe.
« Eh bien ! J'ai trouvé gîte dans le château d'un marquis italien. Le charmant homme m'a admirablement traité ! Nous n'avons dormi que d'un œil après une charmante soirée, où les propos roulaient sur la chasse au chamois et sur les enfances orageuses des Princes Collonna.
« Avant l'aube, nous étions repartis. Comme guide, nous avions cette fois un capitaine italien, qui s'était offert spontanément à nous conduire. Il était en uniforme. C'est un homme certainement très brave; pris avec nous, il eût été fusillé !
« Avant midi, nous rencontrons la première patrouille américaine. Une voiture bardée d'acier avec toutes ses mitrailleuses qui pointent vers nous. Nous faisons de grands gestes... « VIIIe Armée ».
« Crénom ! » jurent les patrouilleurs.
« Et puis, c'est l'autre front, avec des avions qui chantent en plein ciel et des canons qui donnent pour une grande bataille.
« La route est ouverte... La liaison est finie...
« Le général Alexander qui demanda à voir notre minuscule unité après son arrivé eut le sourire: « Ma foi, dit-il, voilà un voyage que je n'aurais peut-être pas tenté !... »
« Le Général a bien tenté d'autres choses, et bien souvent. Quant à moi, si j'étais écrivain comme Monsieur de Montherlant, avec l'habitude des dédicaces aux divinités, plutôt que d'être tireur à la ligne, je vous assure qu'il est certaines histoires que je dédierais au dieu de la Chance ».
12:40 Publié dans C. Première partie Propagation de la Résistance | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note








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