04.07.2005

D. RÉCITS DE JACQUES VILLESOLIN. 3. — La légende des bûcherons

III. — LA LEGENDE DES BUCHERONS

 

« Je ne crois pas qu'il y ait de province... Je ne sais même pas s'il est un village en France qui n'ait pas sa légende. Une légende, voyez-vous, ce n'est pas un conte pour faire peur aux petits enfants ou effrayer les grand'mères. Mais non ! C'est une histoire, une histoire qui était vraie dans le temps, et qu'on a répétée bien des fois... le soir au coin du feu. Bien sûr, tout cela s'est transformé, à chaque nouvelle veillée, le conteur a ajouté un nouveau détail et l'histoire est devenue plus riche, plus belle, mais c'est toujours la même histoire.

« Eh bien, voyez-vous, dans mon pays, dans ma province et dans la vôtre aussi, sans doute, c'est à ce moment-ci de l'année que nous redisions le plus volontiers nos légendes. Pourquoi ? Oh, parce ce que les jours étaient plus courts... Qu'il faisait froid dehors, et que de grands feux brûlaient dans les cheminées.

 

« Je me souviens d'une légende, elle est très belle, du moins je l'aime beaucoup; si vous la connaissez déjà, peut-être voudrez-vous l'entendre à nouveau, et si vous ne l'avez jamais entendue raconter, et bien, nous allons vous la dire. C'est « La légende des Bûcherons ». Elle est née en forêt de Montreuillon, quelque part vers un carrefour qui s'appelait « Le sapin ravagé » dans mon pays du Morvan.

Nous sommes en forêt. Des bûcherons vont faire une coupe.

 


La scène se passe quelque temps avant la guerre. Août 1939 !

 

François. — Hében ! mon bûcheron de Père Lequeu... On va t-y l'abattre tout de suite ce sapin-là ?...

Lequeu. — Bah... Ben... Moi j' veux ben...

Sylvain (rouspétant).—Ra tia tia... et la soupe ? Et le déjeuner mes gars... Tout de même, depuis le matin qu'on est dans la coupe... Ça creuse...

François. — Avec quoi que tu veux déjeuner le Sylvain... Ta gamine est pas encore venue apporter notre repas.

Sylvain. — C'est ma foi vrai...

François. — Ben alors... bois un coup pour te donner du courage, pis on abat l'arbre avant de se mettre à casser la croûte... Ca sera toujours ca de fait.. Pas vrai, Père Lequeu ?

Lequeu. — Bon ! comme vous voudrez... mais alors il faut s'y mettre tout de suite...

Sylvain.—Ah ! je veux ben...

Lequeu. — Ah ! que c'est donc ennuyant c'te chose-là. Regarde le sapin.

François. — Quoi donc ?

Lequeu.—Y penche à dreite... vers le mauvais côté. Y va détruire la petite volière de charmes, s'il tombe par là. Attends donc voir...

Sylvain.—On n'a qu'à mettre la corde et dire aux gars de tendre ça dur comme mon jarret, sur la gauche. Y sera ben malin comme le diable c'te sapin que m'empêche de déjeuner s'y tombe pas... des fois...

Lequeu. — T'as raison Sylvain, on mettra la corde... Où qu'est donc le Jean-Marie pour venir nous donner la main ? (Appelant) Jean-Marie... (Sa voix résonne sous les arbres), (à ses compagnons auprès de lui) A répond pas le malin... Où qu'il est donc ? (Appelant à nouveau) Hé le Jean-Marie ? Viens donc voir ici; (à ses compagnons) Où qu'a n'est donc? (Plus fort) Ah ben Jean-Marie ?

Jean-Marie (de loin, grinceux). — Voilà... voilà... c'est bon, on arrive... (Plus près) J' suis là ! Mon Dieu...

Lequeu.—Vins donc putôt nous aider à abattre ce sapin avant la soupe... putôt, putôt... hé ! ce que je vois, qu'à poser des collets... que je surprends les deux oreilles d'un lapin qui te sort du bout d' ta poche.

Jean-Marie (conciliant). — Sont si petits mes collets, qu' ça fait de mal à personne...

Sylvain. _ Va donc placer la corde sur le haut du fût, espèce de braconneu... un gars comme toi, ça sait grimper. Dénicheu de pies.

Jean-Marie. — Ça, ça me connait pardine... François passe-moi le bout de la corde, que je me la serre autour du ventre... pour être libre des mains. Tiens, là encore un tour. Ah, ouf, ça serre, Pousse moué aux premières branches. Là... je tiens le fût...

François.—Ho hisse... ho hisse... ho hisse...

Jean-Marie. — Encore un ch'ti coup... Hé... j' les tiens...

François. — Ho hisse...

Sylvain. —Y grimpe là-dessus comme un vrai écureuil !..

Lequeu. —T'en ferais pas autant... mon vieux Sylvain, avec un ventre comme celui de ma mule...

Sylvain.—Te peux causer, avec un train comme le tien... Hé, là-haut. Te vois-t-y du pays... L'est dru comme un pic qui monte aux arbres...

Jean-Marie.—Si j'en vois du pays. Ten, j'aperçois même la chapelle en ruines de la forêt... Ten, juste là, à côté des étangs. Oh ! Faites attention, vous mettez pas dessous moi... Gare à la mousse dans les yeux.

Lequeu.—Mets la corde solide à double nœud.

Jean-Marie. —Vous en faites pas...

François. — Presse-toi donc qu'on en finisse, causeux... Te descends ?

Jean-Marie. — Attention, je me laisse glisser... (On entend ses pieds qui touchent la terre) Youf ! Elle tient ben ma corde, vous allez pouvoir tirer...

Lequeu.—Bon ! François, te vas cogner l'arbre avec moi... Jean-Marie et toi Père Sylvain, mettez-vous à la corde… Attention de faire tomber le sapin au bon endroit... (Il se crache dans les mains). L'un après l'autre, hein, François ! C'est moi qui commence... Ah ! (on entend pendant quelques secondes les bruits des cognées sur le fût du sapin, François et Lequeu accompagnent chacun des coups qu'ils donnent par un « han ! »).

Lequeu (tapant toujours, par conséquent la voix retenue). — Pu bas, François !... Frappe pu bas... Tout en bas..

François.—Vous en faites pas, c'était le coup que m'avait un peu manqué... han... han... han...

Lequeu (très fort). — Attention. Sylvain et Jean-Marie. Tirez fort. On donne les derniers coups... Ça va craquer

Sylvain (de loin).—On a l'œil... (Les coups de cognées augmentent d'intensité, pendant deux secondes on n'entend qu'eux. Puis un craquement, et enfin l'arbre s'abat dans un bruit de branches brisées) .

Lequeu. —L'est ben tombé!...

Sylvain. — Brament beau sapin que c'était là.

François. — Allons-y, on a encore de quoi chauffer tout le département dans la forêt de Montreuillon... et même de faire la charpente d'une ville grande comme Châtillon dans le Bazois... au moins... Ça manque pas d'arbres. les bois d’ chez nous.

Jeannette.— C'en a fait un de ces tonnerres...

François. — T'es donc là, Jeannette ? On était si occupés que personne t'avait seulement vue...

Sylvain.—Te nous a t'y apporté notre souper ?

Jeannette. — J' l'au ben au chaud dans mon panier... y a pu qu'à s'asseoir. Ten, j' déplie la serviette... Là On est bien. Ça fait sec...

Sylvain.—Un morceau de salé, Lequeu ?

Lequeu.—Merci... que je sorte mon couteau... Où qu' l'est donc ?

François. — Servez-vous de la bouteille. J' boirai au rigoulot après vous Père Lequeu...

Sylvain. — Laisse-m'en...

Jean-Marie. — Avec un ventre comme ça, y boirait ben tout...

Lequeu. — Alors t'as vu la Chapelle de la Forêt... T'as point entendu les cloches... des fois ?

Jeannette. — Les cloches ? Vous savez ben qu'y en a plus...

Sylvain. — Elles sonnent tout de même de temps en temps...

Jean-Marie. — Comment qu' ça peut-y sonner alors ?

Lequeu.—Quand un grand malheur va arriver, les cloches de la chapelle de la forêt de Montreuillon reviennent sonner le glas.

 

(Jean-Marie et François se mettent a rire).

 

Sylvain. — Faut pas rire.

François. — Tiens, passe-moi donc la bouteille, père Sylvain… Tu me rends le gosier sec avec ces histoires.

Jeannette.—Moi j'y crois.

Jean-Marie- — Mais c'est une légende ça... Voyons. ..

Jeannette.— Légende ou pas, ça pourrait être vrai...

Jean-Marie. — Mais qu'est-ce qu'elle raconte donc c' te légende-là, père Lequeu... Vous avez l'air de bien la connaître ?

Lequeu. — Faut pas en rire les gars... Le Sylvain et la Jeannette ont raison... Parce qu'elles ont déjà sonné souvent, les cloches de la Chapelle de Montreuillon... Et chaque fois que c'était le glas, y avait un grand malheur qui suivait...

François. — Oh... Pour sûr ? ? ? Lequeu ? ? ?

Lequeu. — Oui, mon gars. Pour sûr... Elle sonne comme ça, la chapelle vide depuis le temps des grandes invasions. C'était peut-être ben avant les croisades ou la Révolution, j' sais pus ! La Chapelle a été profanée qu'on raconte, à cette époque-là... On lui a volé ses cloches... Oui, mes gars, et depuis, quoique y ait pu jamais eu de cloches dans la Chapelle, avant toutes les invasions, on les entend que reviennent et que se mettent à tinter le glas, comme ça, tu sais... Pan... pan... pan... tout doucement... Ça a fait ça en 70, que grand-père l'a entendu, pis en 14...

Jean-Marie — Oh là donc !

Lequeu. — Comme je te le dis... Et quand le malheur va prendre fin, elles reviennent encore. Mais ce coup-là, elles sonnent en carillon toutes à la fois, comme pour un jour de Pâques..

François. — Ben, vous en savez-t-y des contes mon père Lequeu. Vous êtes encore pis que ma grand-mée, qui croit pourtant aux revenants. Les cloches de la Chapelle démolie de la forêt de Montreuillon sonnant le glas... Pan... pan... pan... Ben ça, faut pas y croire la Jeannette... C'est des idées... (Il rit).

 

(Tout doucement et au loin, on entend une cloche seule qui sonne le glas, c'est-à-dire un coup très lent, puis un autre. et cela pendant quelques secondes. A mesure que le son de 1a cloche augmente, le rire de François diminue).

 

Lequeu. — Vous entendez-t-y ?

François (pas très sûr). — C'est le vent...

(Les coups de glas deviennent plus distincts)

Lequeu. — C'est le glas... Ça veut dire... Mon Dieu, que faut vous préparer. (0n entend encore le glas très distinct ; quand il a sonné, silence pendant une seconde ou deux).

Speaker. — Le glas avait sonné en forêt de Montreuillon... C'était peut-être le bruit du vent. Je ne sais pas... C'était peut-être un vol de ces oiseaux qui passent en bandes l'hiver. Peut-être bien... Mais, voyez-vous, les bûcherons de Montreuillon, de Vauclaix, de Cervon, et moi, qui suis de leur pays, nous savions bien ce qui allait arriver... Pourtant la légende ne se finit pas là. Je vais vous dire comment elle se finit... Tenez... tenez... Un jour... un jour qui n'est pas loin... En forêt de Montreuillon, près du « Sapin Ravagé ».

 

(Il fait un vent assez doux que l'on entend dans les arbres).

 

Lequeu. —Ça vente...

François.—Ça vente du nord...

Sylvain. — Pas bon, tout ça.. . Ca amène le froid».. comme si on avait besoin de c' te saloperie-là... Pour ce qui nous reste pour nous chauffer dans nout' pays.

François. — Te vois... Moi, je comprends guère... Nous avons des forêts, pas vrai ?...

Sylvain. —Et pis de belles encore...

François.—Y a ben du bois pour tout le monde en France... Ben regarde dans tous les journaux. Partout qu'on voit « lutte contre le froid », à Paris, à Rouen... même à Nevers... Ce bois qu'on coupe quoi, nous par exemple... NOUS. Ben où donc que va ? On est tout de même pas les seuls à faire des coupes en France, bonsoir !

Lequeu. — Va donc le demander aux boches, où que va. Ils le savent ben... eux..

François. — Comment ça que te raconte ? Voyons... C' te coupe-là ten, celle-là même où nous sommes en ce moment, te sais ben que c'est Dardeaud de Nevers que l'achète. ça soune ben le Français pourtant, un nom comme ça.

Sylvain. — Ecoute, le gars François.. J' sais guère écrire. Ni pas trop lire, mais t'es encore moins rusé que moué... Te crois donc que c'est malin. Dardeaud l'achète nout' coupe, ben sûr le poure vieux... C'est son métier... par exemple faut que la vende... Te me suis-t-y ?

François. — Oui.

Sylvain.—Ben il la vend, à j' sais pas moi... Disons... Tiens, disons Faucheux, le gros marchand de bois, et pis Faucheux, faut qu' la vende aussi c' te coupe...

François. — Ben sur, pardine. Mais il est toujours de nout' pays, celui-là.

Sylvain. — Oui-da, oui-da.... mais de fil en aiguille... c'est Fritz que finit par l'acheter.. Te comprends. C'est Fritz que s'est installe à Paris.... pis que l'expédie tout dret, notre travail sur Berlin... Te vois-t-y, François ?

Lequeu. — Mais c'est pas tout encore... Avec quoi que le paye nout' coupe, qu'on sue pour la

faire ? Hein, avec quoi ?... Ben avec nout' monnaie, qu'on est obligé de « lui » payer... des frais d'occupation que raconte c' te salaud de boche... Te comprends... en somme, c'est nous que finissons de payer notre propre travail... pour que le boche en profite encore... Te parle d'un malin.

Sylvain.—Il est peut-être pas si malin que te crois. J' sais pas mais y me semble pas si fier... qu' l'an dernier... On dirait qu'ils ont un os de poulet dans le gosier, les Fritz... C'est pas ça que les rend moins sournois... Mais... j' m'entends. C'est qui commencent à tâter du froid eux aussi là-bas en Russie...

Lequeu. — Pis y tâtent aussi du chaud en Afrique... hé ! hé !

Sylvain. — Savent pus quoi choisir. Quoi donc...

François.—Enfin, tout ça c'est ben joli' mais ça nous empêche pas d'être ben malheureux tout de même ! Un village qu'on n'a pas ce que faut pour se nourrir. Tu te rends compte, pus de viande en Nivernais... Que c'était nous en Morvan qu'on envoyait les meilleurs bœufs à La Villette dans le temps...

Lequeu. —Ah, oui, dans le temps...

François. — Ca me fait penser qu' faut aller relever les collets qu'on a posés... On y trouvera peut-être ben queque chose... Les bûcherons, ma foi, c'est comme les charbonniers, ça a toujours braconné. Mais c'te fois personne y trouve à redire ...

Lequeu. — Oh non, même que tout le monde est d'accord... pour une fois... Ten donc... Te te souviens que le garde de Villemoulin m'avait flanqué dans le temps une belle frousse, et que j'avais juste échappé à l'amende à cause du Curé de Sarvon  parce que j'en étais.. comme qui dirait... enfin, je veux pas me vanter... mais le bras drouet, c' qui m'empêchait pas de braconner du reste... Mon Dieu...

François.—Oui.

Lequeu.—Eh ben, c'est le garde de Villemoulin lui-même que m'a donné v’là huit jours son furet pour que je puisse faire les trous... partout, qu'y m'a dit... y a pus la chasse gardée.. C' qui faut, c'est manger... Te parles d'un bouleversement.

Sylvain. — T'as raison. Le braconnage, c'est nécessaire maintenant. Mais ouaht... c'est pu drôle du tout...

François. —Oui dà ! Drôle de monde... Ca te rappelle rien la coupe où on est maintenant, Sylvain... Ten... l'hiver d'avant la guerre...

Sylvain. — Oui dà ! Le pauvre Jean-Marie était là de ce temps...

Lequeu. — Eh oui, le pauvre Jean-Marie était là... C'est du jour où on a abattu le sapin, et où on a entendu les cloches de la Chapelle écroulée. C'est bien ca que tu veux dire, Francois ?

François. — Oui, c'est de ce jour-là. Je me souviens... C'était Jean-Marie... C'était Jean-Marie, tiens, qu'avait monté pour mettre la corde... S'il était dru !

Sylvain (désolé). — Ah... ouaht...

François. — Ça me paraît loin. Bon Dieu que ça me paraît loin, ce jour-là. Y a eu tant de choses depuis. Y en aura peut-être encore d'autres... Vous vous souvenez... les cloches... C'était le glas. J' pouvais pas y croire... ça tournait comme ça entre les arbres-.. ça venait, ça s'en allait... De temps en temps... On aurait dit que ça montait des étangs.. d'autres moments, on aurait ben juré que ça venait du gué Boussard... J' pouvais pas y croire...

Lequeu. — Ah oui dà... Parlons pus de ça... Tiens (poussant un cri; de surprise). Les gars...

Sylvain.—Tu me fais peur, qu'est-ce que y a ?

François. — Quoi donc ?

(On entend un peu de vent, et des sons de cloches avec le vent).

Lequeu.—Ecoutez ce qui vient avec le vent...

(Le son des cloches augmente, elle sonnent en carillon).

François. — Les cloches...

Sylvain. — Ca recommence... Elles sonnent en carillon, les gars... Elles sonnent en carillon... C'est pus le glas, ce coup-là... Ça va finir, nos malheurs... Ecoutez... Elles sonnent toutes ensemble... Elles y sont toutes... Ça va finir. Croyez les cloches... Ecoutez... Ecoutez... C est pus beau qu'un jour de Pâques...

 

(On entend toutes les cloches qui sonnent en carillon pendant une ou deux secondes).

(Silence) .

Speaker. — Oui… Un jour, un jour qui n est pas loin, en plein cœur du Morvan, en forêt de Montreuillon, les cloches de la Chapelle se mettront à sonner les premières !... Dans toute la forêt, les bûcherons lèveront la tête... Dans tous les villages de bordure, on saura vite que les cloches ont sonné ! On saura que la Victoire et la Délivrance sont là jusqu'au jour où dans tous les clochers de France, dans les clochers du Morvan, dans les clochers de Savoie, des Alpes, des Ardennes, dans les clochers bretons, normands, partout, toutes les cloches de France se mettront à sonner. Elles sonneront l'Allemand parti, elles sonneront le retour. Et plus jamais, dans mon pays du Morvan, en forêt de Montreuillon, près d'un carrefour qu'on appelle le « Sapin Ravagé », plus jamais on n'entendra le glas.

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(1) Cervon.

D. RÉCITS DE JACQUES VILLESOLIN : 2. — QUATRE VOITURES ET TREIZE HOMMES

II. — QUATRE VOITURES ET TREIZE HOMMES DANS LE « NO MAN’S LAND » EN ITALIE

 

« Les armées alliées qui poussent l'ennemi devant elles se sont rejointes et refermées sur un tiers de l'Italie; un tiers de l'Italie avec des villes pleines de monde: Tarente, Brindisi, Reggio, et bien d'autres.

« Mais l'histoire que je veux vous dire aujourd'hui se place avant la grande jonction. C'est une véritable histoire de « no man's land », c'est l'histoire des quatre voitures et des treize hommes qui ont fait la première liaison entre la VIIIe Armée Britannique et la Ve Armée Américaine, couvrant en deux jours près de quatre cents kilomètres de territoire inconnu, et partiellement occupé par l'ennemi.

« C’est une histoire que je connais bien; j'étais l'un de ces treize hommes, dans l'une de ces quatre voitures.

« Si je vous raconte cela aujourd'hui, c'est parce que ce que nous avons pu voir et observer pendant ce voyage, se répète en territoire non conquis, derrière cette sorte de ligne: Salerne-Bari.

 

« Les réactions du peuple italien entre Nicastro et Salerne furent les mêmes que celles que nous pourrons encore voir entre Foggio et Rome.

« Au fait, voici l'histoire... La VIlIe Armée venait de prendre Vibo Valentia.

« Drôle de jour, pas grand'chose à faire, nous campons au bord de la mer et la soirée promet d'être douce. Nous avons deux gourdes de vin pour quatre, des œufs plein un panier, des chansons dans la gorge, et d'un camion chanceux, un filet de musique nous arrive : des airs de danse, la radio de Londres; il y avait au moins huit jours que nous ne l'avions pas entendue. Et puis, la musique s'est tue... Les nouvelles...

« Vous souvenez-vous des nouvelles de la Ve Armée quelques jours après son débarquement ? Entre la pointe avancée britannique et les Américains, il y a encore trois cents et quatre cents kilomètres. Où est le Boche ? Que fait-il ? Ca... c'est que nous allons chercher.

« Nous partons pour Salerne le lendemain avant le jour. I1 a fort bien commencé, ce voyage. La route est belle, elle longe la mer et le soleil se lève. A quelques kilomètres après Diamante, nous trouvons la dernière patrouille britannique; quatre autos blindées qui se dissimulent dans l'ombre d'une petite ferme...

« Voulez-vous du thé ? — Certes...

« Où est Fritz ? La patrouille n'en sait rien.

« Nous repartons : cette fois-ci, nous serons seuls, tout seuls. Toutes les informations que nous pourrons recueillir seront celles que les Italiens voudront bien nous donner; mais je veux vous dire tout de suite que, pendant deux jours de « no man's land », parfois à quelques kilomètres des tanks et des autos-mitrailleuses allemandes, pas une seule fois, ils n'ont essayé de nous tromper.

« Midi ! Pollicastro. On arrive au village. Ils ont vu notre petit convoi, et soldats, femmes, enfants se pressent sur les bords des routes. C'est le premier gros bourg que nous traversons. Les fleurs pleuvent sur nos voitures. Une vieille femme s'approche et passe une petite main jaune, toute ridée, qui s'agrippe à ma manche: elle pleure de tout son cœur, la brave vieille : « Bono Englise... Les Allemands m'ont volé mes poulets... Ils leur ont tordu le cou et les ont mangés... ». — « Mon Dieu, Madame... la guerre... Madame ».

« Tudesqui ? — Où sont les Boches ? » C'est une question que nous poserons tout le temps.

« Ils ont fait sauter le pont de Poliicastro. Ils sont à quelques kilomètres, sur la route, dans la direction de la montagne.

« Un soldat italien nous montre les restes d'un camp allemand. C'est un camp de la veille...

« Le pont a sauté, mais la rivière est toujours là; un gosse s'offre à nous servir de guide; il a l'air honnête et nous partons ensemble. I1 faut aller vers cette maudite montagne pour chercher un gué. Au bout de deux kilomètres ont le trouve. Et avec de l'eau jusqu'aux essieux et des gerbes blanches devant les capots, les voitures avancent.

« Drôle de voyage... A tous les tournants, il faut ralentir car « il » peut être de l'autre côté avec ses mitrailleuses; chaque fois que nous marchons à flanc de colline, nous scrutons le versant d'en face, car, comme vous le savez, l'ennemi se sert aussi de mortiers.

 

« Mais rien, toujours rien, nous avançons toujours. Les villages avec leurs petites rues serrées nous voient venir de très loin. Jamais aucun d'entre nous aurait pu imaginer pareille réception. Les gosses se précipitent sur les marchepieds; des douzaines de mains nous tiraillent. Si par malheur nous sortons la tête, nous sommes sûrs d'être embrassés dix fois. I1 s'agit donc de la sortir au bon moment... Les filles nous donnent des fleurs... Elles en mettent sur nos casquettes, sur nos voitures. On nous présente des corbeilles de fruits fraîchement cueillis. Des jarres de vin, des fromages de montagne et des sourires... Plus que je n'en ai vu en deux ans de campagne !

«—La grande Armée arrive derrière vous ?

« Avec une prudence toute péninsulaire, et dans un italien douteux, j'affirme que d'innombrables chars avec leurs cinq mille hommes d'équipage nous suivent à quelques kilomètres.

« L'enthousiasme est à son comble. I1 n'y a plus aucune restriction.

« Cinq heures. Sud de Vallo. —Nous n'avons presque plus d'essence. Nous allons très lentement. Dans trois ou quatre heures, il fera nuit. Nous nous sentons tous un peu seuls. Dans les fonds de vallées, il fait déjà sombre.

« — Attention !... Les Allemands traversent la route à trois kilomètres devant vous. C'est un paysan italien qui vient de nous crier cela.

« Nous nous dissimulons sous les châtaigniers et la plus petite de nos voitures part en patrouille.

« La « jeep » revient. « Attention... Attention ». Un tank ennemi arrive sur nous.

 

« Curieux moment.. Nous devons avoir en tout trois mitraillettes et dix revolvers. Contre les blindés, ce n'est pas tout à fait ce qu'il faut.

« Un bruit de moteur dans notre dos. Nous nous regardons. Nous sommes coupés de tous les côtés. La Charogne avance vite...

« Jamais encore, je n'ai fait un aussi beau saut dans les buissons. Comme un revolver n'a pas encore arrêté de char, je ne voulais pas tenter l'expérience. Très curieux, croyez-moi, de se sentir pris. Une belette n'aurait pas fait mieux pour se glisser de ronciers en épines, mais plus rien; pas un bruit... Ca devient inquiétant... J'aurais voulu au moins entendre : Achtung, pour savoir où ne pas aller...

« Dans trois ou quatre heures il fera nuit, et comme les chèvres de Monsieur Seguin: « Pourvu qu'on arrive à la nuit ».

« Eh bien... c'était une fausse alerte, une demi alerte plutôt, car le bruit de moteur dans notre dos était celui d'un de nos camions qui nous rejoignait... Quant au char qui arrivait sur nous, il faut croire qu'il n'avait pas l'intuition du Commendant en Chef, car il repartit sur ses traces.

« Sept heures. Vallo. — Pas d'essence. Nous décidons de « prendre » Vallo. Les quatre voitures « Jeep » en tête descendent la montagne. On arrive à la ville où la plus extraordinaire des réceptions nous attend.

« Ils savent notre arrivée. Le téléphone marche toujours entre les villages et les bourgs. Sur la grande place de Vallo, dans un uniforme de gala, sabre au côté, je vous prie, le Capitaine de la caserne des carabinieri nous « espère ». Autour de lui se presse un non moins élégant et non moins botté état-major. L'atmosphère est à la cordialité. Chacun s'incline et se présente. Le capitaine ajuste son monocle et nous tapons nos uniformes pour en enlever la poussière.

«— Il y a cinq voitures blindées allemandes qui croisent dans les parages ». Et le capitaine regarde nos pauvres voitures qui ne sont pas blindées du tout. Accompagné par l'un d'entre nous, il cherche pour savoir où sont exactement ces diantres d'Allemands, et où se trouvent les lignes américaines, car nous ne savons toujours rien. Les renseignements sont très vagues; la seule chose dont on est à peu près sûr, c'est que les blindés ennemis sont tout près.

« Les carabinieri remplissent nos réservoirs d'essence et l'une après l'autre nos voitures descendent vers la mer pour passer quelques heures de nuit.

« I1 fait noir, très noir. Il n'y a pas de lune. Des hameaux... On ralentit un peu... Une tête de femme qui passe dans un rais de lumière. « Tudesqui ? ». « Les Allemands ? » Nous ne répondons pas.

« Les voitures descendent toujours. « Miel ! » jure mon vieux chauffeur cockney. « J'aimerais mieux vous conduire au bal ». Et pour une fois, nous serions presque du même avis.

« Un barrage de béton sur la route. Mais heureusement personne pour le garder. On passe.

« Eh bien ! J'ai trouvé gîte dans le château d'un marquis italien. Le charmant homme m'a admirablement traité ! Nous n'avons dormi que d'un œil après une charmante soirée, où les propos roulaient sur la chasse au chamois et sur les enfances orageuses des Princes Collonna.

« Avant l'aube, nous étions repartis. Comme guide, nous avions cette fois un capitaine italien, qui s'était offert spontanément à nous conduire. Il était en uniforme. C'est un homme certainement très brave; pris avec nous, il eût été fusillé !

« Avant midi, nous rencontrons la première patrouille américaine. Une voiture bardée d'acier avec toutes ses mitrailleuses qui pointent vers nous. Nous faisons de grands gestes... « VIIIe Armée ».

« Crénom ! » jurent les patrouilleurs.

« Et puis, c'est l'autre front, avec des avions qui chantent en plein ciel et des canons qui donnent pour une grande bataille.

« La route est ouverte... La liaison est finie...

« Le général Alexander qui demanda à voir notre minuscule unité après son arrivé eut le sourire: « Ma foi, dit-il, voilà un voyage que je n'aurais peut-être pas tenté !... »

« Le Général a bien tenté d'autres choses, et bien souvent. Quant à moi, si j'étais écrivain comme Monsieur de Montherlant, avec l'habitude des dédicaces aux divinités, plutôt que d'être tireur à la ligne, je vous assure qu'il est certaines histoires que je dédierais au dieu de la Chance ».

D. RÉCITS DE JACQUES VILLESOLIN : 1. — DANS LE CIEL ENNEMI

DANS LE CIEL ENNEMI

 « Ce que je vous donne là ce n'est pas autre chose que des notes que j'ai prises dans un Libérator revenu de Tripoli avec des trous dans sa carlingue, mais après avoir atteint son objectif. Tripoli est le seul grand port en Afrique qui reste à l'Axe. Les Allemands y ont ramené toutes les défenses aériennes possibles, et cela n'a rien à voir avec les défenses italiennes.

« C'était peut-être bien un article que j'avais été chercher auprès de ces équipages, mais chez ces hommes qui jouent leur chance si souvent, la plus grande insulte est d'être appelé un « romancier ». Ce n'est pas après avoir vécu dans leurs tentes et partagé un de leurs combats, que je vais me mettre à faire un roman.

Ce que je vous donne, c'est donc seulement un compte rendu et peut-être aussi quelques réflexions faites pendant ce raid.

 

Le départ

 « Nous sommes rentrés par la porte des bombes dans le Libérator qui va partir. Les moteurs tournent vite. Les hommes que nous sommes se pressent dans la carlingue avant, car il faut alléger le fuselage.

« L'avion roule. Tout se met à vibrer. Devant nous, sur un kilomètre au plus, un large chemin de feu est allumé. L’appareil prend de la vitesse. Nous restons tous penchés. Les deux pilotes ont les mains qui trépident sur les commandes, puis la vibration diminue. Au-dessous de nous, le chemin de flamme devient plus petit. Allons, nous sommes partis.

« Chacun s'installe : l'observateur quitte la carlingue pour aller s'installer dans le nez de l'appareil. C'est un métier de tonnerre de Dieu pour entrer là-dedans. Les trois mitrailleurs partent vers l'arrière. Nous fermons la trappe derrière eux. Nous n'avons pas encore mis les parachutes ou les vêtements de vol, mais nous fixons nos casques. Nous sommes tous reliés par téléphone, on entend chacun, mais si on veut parler soi-même, il faut pousser la manette.

« Le capitaine interroge. Il nous appelle non pas par nos noms, mais par nos différentes fonctions : « Okay, observateur ? » — « Fine », braille Bill en nous écorchant les oreilles. « Okay, mitrailleur arrière ? »— « All right, all right », répond le Néo-Zélandais. Correspondant, fermez votre lumière » — « Yes Sir », j'éteins.

 

 0n croise un avion inconnu en route

 « Il n'y a plus maintenant que les petites lueurs vertes des douzaines d'instruments de bord. Cependant j'y vois assez pour prendre des notes. J'espère pouvoir me relire.

 « Le radio penché télégraphie : « P comme pomme... Départ parfait ».

« Tiens ! des lumières au-dessous. Une ville.

« Nos moteurs tournent.

« On prend de l’altitude, il commence à faire froid. Nous mettons nos vestes. Les heures passent. Le régime des moteurs est toujours régulier.

« Allo, allo, c'est l'observateur qui parle. Allo, mitrailleur, attention. — Allo, j'écoute. — Un gros avion sur la droite, attention.

« Hum, déjà ! Qui est ce gêneur ? Nous ne le revoyons plus. C'était peut-être un des nôtres

« Ah ! Des lueurs intermittentes par bâbord. Ces fous qui font la guerre en-dessous.

« Les heures passent encore, longues d'attente.

 

 En territoire ennemi

 « Nous sommes rentrés en territoire ennemi. L'objectif se rapproche, dans une heure nous y serons. A tribord, une lueur rouge.

« Allo, le Capitaine parle. « Observateur, donnez les positions exactes ». L'observateur donne la position et la route. Celui-là c'est un cerveau toujours en vibration.

« Le capitaine de l'équipage quitte son siège. I1 vient s'habiller, met le parachute, la ceinture

de sauvetage Mae West et le revolver. Je le regarde. C'est un grand Ecossais très calme, avec une grosse moustache et les cheveux en broussaille. Il a les yeux bleus, une main à demi-brisée. I1 ne parle presque pas, mais on le sent partout dans cet appareil. Ce Lieutenant-Colonel qui mène l'escadrille au combat est un « Chef ». C'est notre aîné à tous dans l'appareil. A-t-il trente ans ?

« Nous nous habillons chacun à notre tour: parachutes, revolver. Nous sommes prêts pour le combat.

« Encore une lueur rouge en-dessous. Sans doute un signal pour la chasse allemande de nuit. De petites lumières sont aussi éparpillées.

« Maintenant l'observateur ne cesse de corriger le vol de l'avion. Le mitrailleur arrière donne une rectification ou deux.

 

 

 Au dessus de Tripoli
 

« Nous arrivons sur Tripoli de la mer. L'avion ne cesse de descendre, descend, descend encore. Tripoli en face. J'ai le nez collé sur la vitre. Je vois la ligne de la côte et la forme géométrique du port. De loin les balles traçantes commencent à monter vers nous.

« Nous arrivons. Les canons anti-aériens donnent. Je vois le sol couvert de taches lumineuses de toutes les couleurs, jaunes, rougeâtres. Le temps est excellent. La nuit est belle. Serons-nous descendus ce soir ?

« —Allo », le Capitaine parle. « Observateur, quand allez-vous lâcher les bombes ? — Pas encore ».

 

 
La descente en virages

 « Les bombes de feu éclatent au-dessus et au-dessous de nous. Ce gros appareil solide comme un roc commence une danse de Saint-Guy sous les déflagrations. Dans les écouteurs, maintenant, les ordres et les mots se pressent; mais en définitive, c'est toujours la même phrase: « Keep on waving », (Donnez du ballant).

« Le Libérator descend encore en tournant pour approcher de l'objectif.

« Balancez, gueule-t-on dans le microphone. Par ma vitre, je vois alors l'aile gauche avec ses énormes moteurs. On dirait qu'elle va se mettre en perpendiculaire avec le sol, et cela découvre alors toute une terre hostile criblée de plaques lumineuses.

« Le Libérator descend encore. Il semble maintenant pris de hoquet. Un feu d'enfer, dit quelqu'un. Puis, toujours ce même ordre: « Balancez ! ». « Observateur, pouvez-vous lâcher les bombes ? ». « Pas encore ».

« Dans un remous, je distingue dans la ville une batterie particulièrement acide. Dieu ! le beau tir ! les fusées montent dans le ciel. Les projecteurs balayent la nuit.

 

 Les bombes sont lachées

 « Nous descendons toujours. « Attention, je lâche », dit l'observateur au micro. Il lâche en effet, et le Libérator fait un saut en l'air. « Je lâche »... Nouvelle secousse. « Je lâche »... et part le dernier paquet de bombes.

« Le radio et moi-même sommes agrippés. Le feu ennemi atteint son maximum d''intensité maintenant... Ça claque de partout... Les moteurs gémissent, et c'est toujours le même ordre: « Keep waving ». Les mitrailleurs entament entre eux une conversation vive et hachée. Je la saisis mal. Dieu, mon carnet que j'avais laissé là, a foutu le camp !

« Au microphone, la conversation continue. L'avion fait ses tours. « Mitrailleur les photos ». L'homme a dû jeter sa fusée. Au bout d'un instant on voit le so1 s'éclairer.

 

 Dans les projecteurs et la D. C. A.

 « Les projecteurs balayent toujours le Ciel. Hélà ! je vois le bout de l'aile qui s'éclaire, puis les moteurs. Les hélices qui tournent dans la lumière. Ca vient vers ma figure. Nous sommes pris là-dedans... Ça passe !

« Les obus éclatent autour de nous. Touchés sans doute. Les salauds « Les premiers coups au but. Touchés encore. Du plomb dans l'aile. Hep là, mon parachute... « Keep waving. Keep waving ».

« Et puis l'avion fait un immense cercle en piquant vers ce port qui crache du feu.

 

 Le retour

 « Il repart sur la mer. C'est fini...

« Le radio, qui a plus de cinq cents heures de vol, se met à rire.

« Il nous faudra encore des heures et des heures pour regagner la base. Il fait plein jour. Les pilotes, l'observateur, les mitrailleurs et le correspondant de guerre sont maintenant des gens bien fatigués.

« Je regarde les autres. A quoi pensent-ils, ces hommes d'Angleterre, qui n'ont qu'une horreur : dire ce qu'ils pensent. Ni vous, ni moi ne le saurons.

« Et ce jour-là, tous les appareils sont rentrés. La majorité d'entre eux avaient été touchés. Dans le nôtre, il y avait trois trous et des schrapnels dans la carlingue ».

 Le Caire, 8 décembre 1942.

C. Jacques VILLESOLIN

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Entre Magny-Lormes et Corbigny, sur la commune d'Anthien, aux portes du Morvan, se découpe la silhouette du Château de Villemolin, propriété d'une vieille famille nivernaise très estimée: la famille de Certaines, originaire de Cervon. C'est là que vécut en partie François-Donald Monroë, écossais par son père et nivernais par sa mère, Mme de Malval, sœur du Marquis de Certaines. I1 devait mourir en pleine jeunesse, à l'âge de vingt-cinq ans, après avoir magnifiquement représenté le Morvan dans la France en guerre, par-delà la Manche et la Méditerranée.

Très doué pour les lettres, il entra en 1939 comme journaliste à l'Agence Havas à Londres, où son beau-père, le Baron de Malval, était attaché à l'Amirauté Française, comme Officier supérieur de la Marine. Ce dernier chargé d'une mission secrète de liaison franco-britannique, rentra en France après la débâcle, en 1940.

François Monroë resta seul en Angleterre, disant à sa mère: « Je crois à la libération et je servirai mon Morvan ici ».

Ce fut alors qu'il devint l'un des membres de l'équipe « Les Français parlent aux Français » formée par Jacques Duchesne, et que, modifiant légèrement le nom de Villemolin, il nous conta sous le pseudonyme de Jacques Villesolin, maintes histoires inspirées par le terroir nivernais, dont il était épris. goûtant ses charmes en poète : Les deux arpents de mon curé, Le facteur, La petite bande, Les mariniers du Canal, etc..., et cette légende des Bûcherons de la Forêt de Montreuillon qui fut diffusée le 15 février 1941.

Mais l'inaction pesait à Jacques Villesolin. Il songeait à la lutte armée contre les Boches à laquelle il n'avait pu prendre part malgré trois tentatives, en France, en Angleterre, ensuite chez les Canadiens où il avait, cependant, fait valoir ses droits en qualité de descendant du grand Montcalm. En raison de sa santé plutôt délicate, et surtout de l'insuffisance de son poids par rapport à sa taille élancée, il avait été chaque fois déclaré inapte au service. Aussi accepta-t-il, avec enthousiasme, d'être le correspondant de guerre en Afrique, de l'Agence Française Indépendante fondée par Pierre Maillaud (Bourdan) et de suivre la Huitième Armée Britannique dans tous ses déplacements, ainsi que les forces du Général de Larminat.

Lybie, Tripolitaine, Tunisie, Italie... De El-Halamein à Tunis et à Naples, Jacques Villesolin participa à toutes les péripéties de la bataille des « Rats du Désert », n'hésitant pas à s'avancer à la pointe des combats pour effectuer des reportages inoubliables, dénotant un tempérament et un aplomb peu ordinaires et une âme bien trempée, de même qu'une plume brillante. Il monta plusieurs fois en avion, se plaisant à comparer les sauts de son appareil pris dans les remous d'un bombardement « au bouchon de sa ligne quand il pêchait, dans l'Yonne, à proximité de sa maison.

En janvier 1944, le Général Montgommery abandonna le front d'Italie pour préparer en Angleterre le débarquement de Normandie. I1 emmena avec lui Jacques Villesolin qu'il affectionnait et auquel il a adressé une lettre d'éloges qui disparut dans le bombardement de Londres où notre compatriote trouva la mort, tandis qu'il corrigeait des notes, au cours de la nuit du 18 au 19 février.

Jacques Villesolin eut, sans nul doute, le pressentiment de sa fin prématurée : « Vivre en beauté, longtemps, est chose difficile. Mourir tôt est un bienfait de Dieu... Laisser en partant le souvenir d'un jeune visage dans la lumière... d'un geste vif dans le vent... d'une âme ardente et sans calculs dans son sacrifice accepté... Que m'importe la mort et l'heure de sa venue, si elle survient au soir d'une page bien écrite... » confiait-il à sa mère dans sa dernière lettre.

Le 24 février, ses obsèques furent célébrées à l'Eglise Notre-Dame de France à Londres. Pierre Bourdan et tous ses confrères de l'A.F. I. ; Raymond Aron, rédacteur en chef de « La France Libre », Jacques Duchesne et ses collaborateurs de la B.B.C.; le Lieutenant Maurice Schumann, le Directeur et les rédacteurs de « France » y assistaient du côté français, ainsi que M. Jacques Paris, représentant M. Viénot, Ambassadeur de France, Chef de la Délégation Française à Londres, M. Roger Cambon, Mme Legentilhomme et M. Gautier, Consul de France.

Inhumé au Cimetière Saint-Mary Harrow Road, Jacques Villesolin reposera le 15 juin 1946 au milieu des tombes de son village d'Anthien, pour lequel il a tant combattu. Grâce à cet amour de la petite patrie, avait-il déclaré un jour en substance: « il est facile d'offrir sa vie à son pays, pour ce qui reste de traditions, de pieuses croyances, de bel honneur ».

En voulant partir à tout prix, il n'avait pas songé « aux aimables métèques et aux habitants des palaces et des casinos de la Côte d'Azur, mais égoïstement à notre race qui a toujours tenu cela pour une grande et fière mission ».

Ce fut le 3 mars 1944 que Jacques Duchesne nous apprit au micro la fatale nouvelle et la perte cruelle qui venait de nous frapper, perte encore plus sensible pour nous Nivernais qui avions été captivés par la voix suave et la personnalité qui se dégageait du talent de Monroé.

Nous remémorant la carrière de l'écrivain, Jacques Duchesne ajoutait: « ... Je me trouvais à Alger au lendemain de la prise de Tunis. Il sortait tout frémissant de la bataille. I1 était toujours le même, frêle, distingué, modeste. I1 portait sur son visage les traces des efforts incessants qu'il avait fournis depuis un an. Car Monroë, ses chefs, comme ses camarades, en témoignent, était brave...

« Quand je le vis, il cherchait à accompagner un commando dans un coup de main hypothétique sur les côtes italiennes et balkaniques. Quelque temps après nous apprenions tous qu'il avait fait partie du petit groupe de journalistes alliés qui s'en alla en jeep tout seul, en avant de la VIIIe Armée, et rencontra les avant-postes de la Ve Armée! assurant ainsi la première liaison entre les deux forces.

« Ce soir, nous voulons devant vous, en votre nom, dire un dernier adieu à notre ami, à l'un de nos collaborateurs de la première heure, à un journaliste français qui, au service de l'A.F. I., n'a cessé d'aller au-devant du danger pour contribuer à ce que la voix de la France soit entendue à travers le monde entier.

Au moment où il est mort, Monroë se disposait à prendre part, le moment venu, aux opérations que nous attendons tous.

« ... Hélas, vous ne le verrez pas, et lui ne reverra pas la France ».

Toute la presse française alors libre, fut unanime à regretter la disparition de la noble figure de Jacques Villesolin, le plus jeune des correspondants de guerre. Et à l'hommage du « Progrès Egyptien », de « L'Echo d'Alger », d' « Algérie-Magazine », de « Combattant 44 », etc.., s'associa la presse alliée qu'il avait alimentée d'articles (News of the World, People, Reynols New, Sunday Dispatch).

Du « Daily Herald », nous citerons ce passage d'un de ses camarades, révélateur d'un trait de son caractère : « ... Je pense qu'il se sentait profondément éloigné et différent de ce monde moderne et chaotique qu'il décrivait. Ceci lui donnait un air d'éloignement, une attitude qui supportait les réalités — particulièrement les petites réalités ennuyeuses d'une campagne — sans l'inciter à s’en préoccuper beaucoup lui-même. Lorsqu'il se souvenait qu'il avait des objets à lui à partager, nul n'était plus généreux que lui, mais généralement il était mal pourvu des petites choses qui font la vie confortable. I1 mangeait ce qui était préparé pour lui et les bonbons qu'on lui offrait acceptant tout avec l'indifférence d'un enfant nourri au sein ».

La manière de considérer que tout allait de soi. s'exprima curieusement un jour près de Tobrouck, pendant l'avance de la VIIIe Armée, lorsque notre voiture désignée pour « la sortie des Correspondants » passa sur une mine. Le capot et une partie du moteur disparurent d'un coup, mais la chance voulut que le conducteur Smith en sortit avec une forte commotion et une jambe brisée.

« Se relevant, Monroë l'approcha aussitôt. plus anxieux et irréel que jamais : « Oh ! Smith, s'écria-t-il, vous êtes le premier homme que j'aie jamais eu l'occasion d'interviewer immédiatement après qu'il ait sauté sur une mine. Qu'est ce que vous avez ressenti ? »

Smith répondit à cette question dans une langue si verte, qu'on ne peut rapporter ses paroles. Mais il remarqua plus tard: « Je lui ai dit exactement ce que je pensais... »

La droiture et la cordialité de Jacques Villesolin ont laissé une marque ineffaçable dans l'esprit de tous ceux qui l'ont approché.

« Nous l'appelions — dit Pierre Bourdan — « Le Petit Donald » parce qu'il était le plus jeune d'entre nous et surtout parce que nous l'aimions. I1 était gai, de cette gaité qui n'est pas joyeuse, mais qui est le relief d'un fond grave... Cette jeunesse espiègle inspirait bien autre chose encore qu'une affection d'ami et d'aîné: elle inspirait un sentiment qu'on a, maintenant qu'il nous a quittes, le droit d'appeler de son vrai nom, du respect... Dieu a voulu qu'il restât dans la mort « Le Petit Donald ». Tel il restera pour nous qui l'aimions et qui porteront en nous la belle légende qu'il avait dans son cœur ».

Pour Pierre Jeannerat, de l'A. F. I., qui l'accueillit en Egypte, Jacques Villesolin restera « un délicieux camarade, incarnant la crânerie française, toujours courageux sans emphase, spirituel sans la moindre méchanceté ».

Pierre Bourdan lui a dédié son livre « Carnet de Retour » et Jean Oberlé lui a consacré deux pages de « Jean Oberlé vous parle », car il a rayonné... En 1939, il avait écrit un volume de nouvelles qu'il se proposait d'intituler « Leur pain de douleur », où il peignait la vie dure et pénible des bûcherons et des carriers du Nivernais. C’est malheureusement le seul manuscrit qui reste de ses livres, car ceux qu'il avait rédigés sur le Désert ont été réduits en cendres lors de l'incendie qui ravagea pendant cinq heures la maison où il logeait et où il fut tué.

Voilà, n'est-il pas vrai, une belle somme de sacrifices, une vie modèle, un exemple pour les générations futures. Jacques Villesolin a tout sacrifié pour la France. Le Morvan est fier de le compter au nombre de ses enfants et de ses élites.

D'ailleurs sa famille tout entière a bien mérité de la Patrie :
Son oncle, Charles de Certaines, Capitaine de G. R. D. I., engagé volontaire de 14-18, Croix de Guerre 14-18 et de 1939, fut tué à la frontière belge le 12 mai 1940.

Son beau-père, le Baron de Malval, dirigea un réseau de renseignements du Midi — où il prépara le débarquement — et fut emprisonné à Fresnes par la Gestapo en 1943.

Ses cousins Henry et Louis de Certaines, firent, l'un les campagnes d'Italie, de France et d'Allemagne, et l'autre, le Maquis du Vercors et également les campagnes de France et d'Allemagne.

Enfin Jacques et Raoul de Lestrange, firent aussi le Maquis de Montsauche.


(1) Salusburry Traduit de l'anglais par P. Bourdan.

(2) Télégramme envoyé par l'A.F.I. à ses correspondants étrangers.

(3) Il a été décoré de la Médaille coloniale et de la Desert-Cross.

B. HOMMAGE A RENE PAYOT

HOMMAGE A RENE PAYOT

« D'autres encore, mieux que des Français de nationalité ont su insuffler à un peuple provisoirement vaincu et trahi, même dans ses institutions, l'idéal sans lequel rien n'était possible, car la grandeur d'un peuple n’est pas en parallèle ou en rapport direct avec sa force militaire, mais réside en premier lieu dans la noblesse de ses sentiments et dans ses qualités morales et spirituelles.

« Là, après de Gaulle, je veux parler de René Payot.

« Tous les Français se souviennent de ses exposés du vendredi soir, où, avec simplicité, objectivité et foi, il s'ingéniait, mieux peut-être que s'il l'eût fait pour son propre pays, à prouver au monde civilisé que la France, matériellement affaiblie, et ruinée économiquement, restait la grande puissance spirituelle vers laquelle encore et toujours les yeux du monde étaient dirigés.

« Aux Français qui désespéraient, il leur criait: « Courage » et l'on sentait dans les vibrations de sa voix et dans l'élan de son cœur, que son amitié pour Notre Patrie meurtrie était presque la raison même de ses exposés.

« Personnellement, je vous dirai que je pense souvent à cet homme de bien, grand ami de la France, et de ses libertés acquises au prix de quels sacrifices !...

« René Payot incarne l'esprit helvète, l'esprit d'un peuple épris de liberté, aux nobles traditions, et qui sut si bien montrer au monde entier que dans un pays petit par sa superficie, tout est possible lorsque son peuple est grand.

« Nos prisonniers, nos déportés, nos malades et nos enfants des villes détruites ont trouvé en Suisse une seconde Patrie.

« LA FRANCE NE DOIT PAS OUBLIER CELA. Durant cinq longues années, une voix est venue de chez nos amis et nous a crié: « Courage, la France vivra. Vos enfants sont sans toit et n'ont plus de parents ? Nous leur en donnerons... »

« Dans notre détresse des années sombres, par dessus le Léman, sur les ondes de Radio-Sottens, René Payot et la Suisse nous ont donné l'appoint moral de Résistance et d'espoir.

« La France fidèle à ses vertus ancestrales doit témoigner à nos amis de toujours une reconnaissance éternelle ».

 

Georges ARNOL

du Maquis Bayard.


(1) Extrait d’une lettre que M. G. Arnol, d’Arnay-le-Duc (Côte d’Or), nous a adressée le 2 décembre 1945.

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