27.12.2005

P. L'AVENTURE DU SERGENT BILL WATSON

« Le 3 mai 1944, le sergent australien William R. Watson, surnommé Bill, se jeta de son bombardier en flammes aux environs de Troyes, unique survivant des sept membres de l'équipage. Il put se débarrasser aussitôt de son parachute et se dissimuler dans une forêt où il échappa aux recherches.

 

« De là il gagna Sens à pied, marchant la nuit, se cachant le jour et se conduisant à l'aide de sa carte et de sa boussole (l). Pour ne pas trop éveiller l'attention, il avait arraché les insignes de son grade et les boutons de son uniforme. A Sens, il réussit à prendre le train jusqu'à Dijon, en évitant de parler ou en se servant du peu de français qu'il connaissait. Dans son compartiment, il se trouva en compagnie de soldats de la Wehrmacht ; c'étaient les premiers Allemands, qu'il voyait ; il les avait jusqu'alors seulement bombardés.

 

« De Dijon, il se rendit à Chalon-sur-Saône, où il entra dans une boulangerie pour avoir du pain ; la boulangère lui demanda des tickets. Voyant qu'il n'en avait pas, et se trompant sur son accent, elle le prit tout simplement pour un Allemand et lui donna satisfaction en lui disant de ne plus revenir. Bill était heureux de raconter cet épisode de son voyage mouvementé.

 

« Ensuite, toujours guidé par sa boussole, il reprit sa marche, car son idée était de se rendre en Espagne pour retourner en Angleterre.

 

« Arrivé à Varennes-le-Grand, il s'arrêta au Café Chalas. Le cafetier le conduisit à la Mairie où une jeune fille le dirigea vers deux chefs de la Résistance : Camille Verguet et Marcel Boucassot — de son nom de guerre, Marcel Bonnot. — Ce dernier l'amena à une heure du matin à M. Lafoy (Lieutenant Dubois) de Saint-Cyr, qui le remit à Mme et M. Janin, restaurateurs. I1 resta chez ces braves gens jusqu'au 6 juin, date à laquelle il partit rejoindre le maquis avec tous les jeunes gens de la région.

 

« Pendant son séjour parmi nous, Mme Janin fit tout son possible pour que ses journées ne fussent pas trop tristes malgré les précautions qu'il fallait prendre. On dut d'abord l'habiller car ses vêtements avaient été bien usés par son odyssée. Une personne amie, Mme Merlin, lui prêta un pantalon de son fi1s ; puis le Lieutenant Dubois lui procura un costume. Bill mesurait un mètre quatre-vingt-quatre et avait une corpulence d'athlète ; enfin, le pantalon allongé, il se trouva correctement mis.

 

« Le secrétaire de mairie, Louis-Paul Merlin, le pourvut de papiers en règle, où il était signalé comme sourd-muet. Ce jeune Français, qui parlait assez bien l'anglais, allait tous les jours lui tenir compagnie avec sa mère et ses sœurs. Une bonne cordialité s'était établie ; Bill était gâté de toutes les façons, chacun s'ingéniait à lui rappeler sa famille si éloignée de lui.

 

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« Il recevait également beaucoup de visites de jeunes gens et de jeunes filles de la Résistance et le Lieutenant Dubois venait discrètement le chercher pour le conduire à la baignade.

« Bill allait aussi passer des soirées dans la famille de Louis-Paul Merlin. Il apprenait alors à parler et à chanter en français. Un autre de ses plaisirs était de tuer les doryphores ; il y mettait beaucoup d'application !

 

« Un épisode tragi-comique rompit ce calme. Un jour Mme Janin fut prévenue que les Allemands cerneraient le pays au cours des prochaines vingt-quatre heures. I1 fallait à tout prix mettre Bill en lieu sûr. Mme Janin se concerta avec des amis. Où devait-on le cacher ? Dans le clocher de l'église ? Dans la chambre de Monsieur le Curé ? — lequel, a, lui aussi, rendu des services à la Résistance. — Tout le monde tomba finalement d'accord pour le mettre tout simplement dans un champ de colza où le pauvre soldat passa la nuit et souffrit toute la journée du lendemain, car la chaleur était torride.

« Ce ne fut qu'une fausse alerte ; on ne vit venir personne. Le soir, il se désaltéra en buvant une grande bouteille de thé, et il rit le premier de sa journée de camping forcé.

« Le 6 juin arriva très vite. Avec la joie causée par le débarquement, l'espoir renaissait. Le Lieutenant Dubois, ayant rassemblé ses hommes, décida de prendre le maquis. Tous partirent le 6 au soir et, avec eux, notre cher Bill. Il y eut des adieux touchants. On se quitta en pleurant.

 

« Hélas ! de sombres jours attendaient notre tranquille pays de Saint-Cyr. Les allées et venues, malgré les précautions prises, avaient été remarquées par des personnes malveillantes, qui n'ont pas encore été identifiées avec certitude. Alors que nous étions à cent lieues de redouter pareille chose, le 12 juin, à sept heures et demie du matin, le pays était envahi par une centaine d'Allemands qui, sur dénonciation naturellement, venaient perquisitionner chez Mme Janin et chez M. Laforce. Obligeant M. Janin à se lever, ils le battirent pour le contraindre à avouer ce qu'il savait sur la Résistance, mais il se tut.

 

« Chez M. Laforce, malheureusement, les Allemands trouvèrent un cachet de la Mairie qui avait été pris par la Résistance en même temps que des tickets d'alimentation. Immédiatement, ils se firent conduire par Mme Laforce chez M. Merlin. Ils interrogèrent celui-ci pendant deux heures, l'appelant « Secrétaire du Maquis » et voulant lui faire dire qu'il arrivait d'Angleterre. Enfin, ils l'emmenèrent et le ramenèrent jusqu'à sa porte, le soir, vers cinq heures, (ses parents crurent qu'il rentrait !) pour repartir aussitôt dans la direction de la Laiterie.

« Là, ils s'emparèrent de M. Petitjean, dénoncé pour avoir conduit des armes à La Ferté le jour du débarquement, et pour en avoir caché dans un caveau. M. Petitjean fut, en se sauvant, blessé à un bras et à une jambe. Les Allemands incendièrent sa maison et sa laiterie, et il disparut avec Paul Merlin.

 

 

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« Immédiatement, M. Merlin père et Mme Petitjean entreprirent, l'un sur son fils, l'autre sur son mari, des recherches qui demeurèrent vaines. Cinq mois après, le 17 novembre, Mme Petitjean apprit la vérité par sa belle-sœur qui avait lu, sur le journal, le signalement des deux malheureux, suppliciés au château de la Vernotte, en Bresse louhannaise il était indiqué que le plus petit des deux hommes exécutés avait le bras en écharpe. Grâce à des échantillons de tissus prélevés sur leurs habits, la preuve du massacre fut établie. Ils avaient été fusillés dix jours après leur arrestation, le 22 juin, dans un bosquet de vernes, à quelques mètres du château, en représailles de quatre Allemands tués quelques jours auparavant dans les parages, lors d'une bagarre avec les Maquisards de Louhans. I1 convient de signaler à la louange de ces Maquisards que tout fut fait pour nos deux malheureux ; à leurs risques et périls, ils les enterrèrent après leur avoir rendu les derniers devoirs et les avoir mis dans des cercueils, malgré la défense expresse des Allemands.

 

« Après les arrestations, la vie avait continué à Saint-Cyr ; Mme Janin ne se lassait pas de recevoir les résistants et de les restaurer de son mieux. Un après-midi, nous eûmes la visite de Bill. Nous fûmes bien contents de le revoir, mais il fallut redoubler de précautions car hélas ! nous avions eu une dure leçon.

 

« Le 4 août, il revint, accompagné cette fois d'un pilote de chasse Canadien : John E. Trupp, tombé cinq mois plus tôt en Belgique. Du maquis de Charolles, il était passé à Saint-Gengoux, puis a Corlay, en vue de son rapatriement, car un avion devait venir le prendre bientôt. Tous deux passèrent encore trois bons jours en promenades au bord de l'eau, gâtés par les pensionnaires de Mme Janin, dont M. Meurier qui, résistant lui aussi, se cachait avec sa femme. Et, le 7 août au soir, une voiture de la Résistance vint chercher nos alliés pour les conduire à Manziat. Nous voyons toujours ce pauvre John qui, ayant été précédemment pris dans une rafle à Lille, ne vivait plus. Les onze aviateurs qui étaient avec lui dans une maison amie avaient été fusillés ; seul, il avait réussi à se sauver en sautant par une fenêtre.

 

« Après des adieux émouvants et des promesses de tenter de se revoir un jour, nos deux braves aviateurs sont partis vers l'Angleterre où les attendaient de nouvelles prouesses. Je crois qu'ils conserveront un bon souvenir des jours qu'ils ont vécu en compagnie de vrais Français qui étaient très heureux de pouvoir accomplir leur devoir ».

 

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(1) Cette boussole que le Capitaine Guyon nous a montrée, n'était guère plus grosse qu'une pièce de 5 centimes.

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