06.01.2006
A. MAQUIS BERNARD ET JOSEPH

Dès novembre 1942, M. Louis Aubin, de Montsauche, sonda plusieurs personnes de ce canton afin de constituer des groupes de résistance. Ce fut seulement en mars 1943 que trois réfractaires au S. T. O., acceptèrent de se joindre à lui. Point de départ d'un maquis qui connut bien des tribulations.
Cachés dans les Bois des Commes, à proximité du Moulin de Nataloup, puis dans le Bois de la Coupe, ces jeunes gens furent ravitaillés par MM. Aubin, Baut-Mariller, Massoulard et Rousseau.
En juin, une vingtaine de nouveaux réfractaires les rejoignirent ou se camouflèrent à leur exemple à l'Huis Gaumont et à Cœurlin. Peu après, et non sans peine, M. Aubin prit contact avec deux délégués de la Résistance de l'A. S., dont « Napo ». En juillet, il reçut à Nevers, des mains de ce dernier, une mitraillette dont il dut apprendre le mécanisme à ses recrues en prévision des parachutages qui apporteraient les armes nécessaires.
En août, alors que des promesses d'un debarquement très prochain gonflaient l'espoir, M. Aubin (La Fleur) rencontra le Docteur Roclore, de Saulieu, qui, depuis longtemps déjà, préparait la Résistance dans le département de la Côte-d'Or avec M. Jean Bouhey, député de Beaune, et M. Henri Camp, de Semur-en-Auxois, travaillant pour l'Intelligence Service. Le Docteur Roclore, préoccupé d'organiser un maquis dans les environs de Saulieu pour abriter les « hors-la-loi » de cette région, exposa son point de vue et celui de ces amis, parmi lesquels figurait M. Jean Naudin, dit Blondel, ancien Officier d'active.
La Fleur, après des opérations de sabotage contre les battages — la consigne était de ne pas livrer un seul grain de blé aux Allemands — et après avoir provoqué une suspension dans la réquisition des bestiaux à Montsauche, perdit toute liaison avec « Napo » recherché par la Gestapo. Il récupéra — au prix de quelles difficultés ! — des armes de 1940 : vingt et un fusils, des milliers de cartouches. De son côté M. Camp remit au Docteur Roclore quelques mitraillettes.
Le transport de ces armes n'était pas sans danger. Que de ruses ne fallut-il pas employer !
Le Docteur Roclore aime encore à évoquer « son premier coup dur » :
« Le 21 septembre 1943, nous sommes tombés avec Blondel, au milieu d'une opération de police à Flée, près de Semur. Deux ou trois cents « Chleuhs », et des autos-mitrailleuses occupaient le pays... Il était sept heures du matin. La voiture, qui avait roulé toute la nuit dans des chemins de terre et dans les bois, était couverte de boue. Par bonheur, nous venions de déposer cent mètres avant les premières maisons du village, deux de nos maquisards et leurs mitraillettes, enveloppées dans des sacs à pommes de terre. Nous étions armés, et pendant que les soldats boches jetaient des regards investigateurs dans notre voiture et que l'officier examinait nos papiers, je louchais sur la crosse du revolver qui montrait son nez à l'intérieur du paletot de mon camarade... Minutes inoubliables. Allaient-ils nous faire descendre de voiture et nous fouiller ?. Le cadavre d'un civil qui venait d'être abattu et qui était celui d'un petit maquisard du Groupe Camp nous montrait ce qui nous attendait...
« Ils nous ont laissé partir après nos explications très calmes, mais combien suspectes cependant... Nous nous sommes arrêtés plus loin, nous regardant et réalisant vraiment par où nous étions passés ! »
En octobre, le Docteur Roclore, décida, avec La Fleur et Blondel, de fonder un nouveau camp à Saint-Brisson, dans la Forêt Chenue (1) . Des travaux furent entrepris pour monter des baraquements et les enterrer aux trois quarts. Un problème crucial se posa : Comment se procurer des planches sans attirer des soupçons sur leur emploi ? Le hasard fit bien les choses. On trouva des traverses de chemin de fer, et un entrepreneur de sciage débita les arbres coupés grâce à l'amabilité d'un négociant en bois.
M. Joseph Pelletier, de Moux, coopéra à l'équipement du camp. Cent quarante-cinq couvertures, une vingtaine de brocs et cuvettes, une cinquantaine de rouleaux de papier goudronné et deux fourneaux de cuisine, abandonnés en dépôt à la Mairie de cette commune. y furent transportés.
Sur l'initiative de M. Bigot, un défilé eut lieu, le 11 novembre, devant le Monument aux Morts de Montsauche. Une magnifique gerbe de fleurs représentant une croix de Lorraine (2) symbole de la résurrection du pays, y fut déposée. La cérémonie se termina aux accents d'une Marseillaise trahissant l'émotion et la ferme résolution de laver la souillure faite à notre drapeau :
Marchons ! Marchons !
Ceux qui ont vécu ces moments à la fois lourds de menaces et d'angoisses et pleins de promesses, de fierté et d'espérance, ne les oublieront jamais. Cela ne plut évidemment pas aux Allemands qui ouvrirent une enquête. Le Capitaine Aubin fut convoqué à Nevers par le juge d'instruction, mais, bien entendu, il ne bougea pas ou plutôt prit définitivement le maquis. Le même mois, le Comité de Libération de la Côte-d'Or fut constitué par M. Vincent (Claudon), envoyé par le Général de Gaulle.
Le Docteur Roclore participa à ses réunions à Dijon. En décembre, le maquis fut aménagé pour recueillir quatre-vingts hommes. Mais tant d'efforts devaient se révéler inutiles, car un jour, « deux soi-disants ingénieurs de Paris vinrent visiter des coupes de bois ». En réalité, ce n'étaient que des espions. Ils voulurent pousser la curiosité trop loin et les maquisards les exécutèrent. L'un de ces miliciens possédait un plan du camp. La situation devenait grave et peut-être aurait-elle eu des conséquences tragiques, si au commencement de janvier 1944, une conversation téléphonique, interceptée, n'avait fourni un précieux renseignement : le nom d'une collaboratrice zélée.
Celle-ci, arrêtée, avoua que le maquis serait attaqué sous peu et elle donna la liste des personnes que les Allemands avaient le dessein d'arrêter. Le camp fut donc abandonné et ses cinquante trois hommes dispersés entre quatre sections vers Montsauche, Moux, Quarré-les-Tombes et Saulieu. Presque aussitôt les Boches détruisirent les baraquements à la dynamite.
Le 15 février, un groupe d'une douzaine de Francistes se déclarant « Résistants » se rendit à Moux en compagnie du maquisard Gabriel Lavault qui, la veille, avait demandé la permission d'aller voir sa famille à Nevers et avait essuyé un refus motivé par des raisons de sécurité.
A leur passage aux Sept-Loups, les hommes de Bucard prirent trois otages : M. Rigo, conducteur de l'autobus de Saulieu à Montsauche, et MM. Moisson et Beney, facteurs. Ils se dirigèrent ensuite vers les bois des environs, où, à onze heures, ils tuèrent à coups de mitraillettes et devant leur cabane, quatre jeunes gens de la section de Moux : Jean Dechaume, vingt ans ; René Goussot, vingt et un ans ; René Viatre, vingt-deux ans, et Lucien Cortet, trente-six ans. Leur camarade Lavault, vingt-trois ans, trouva la mort dans cette affaire.
A Moux même, les Francistes se présentèrent chez M. Charles Camus, quarante-deux ans, marchand de vins, et l'abattirent, blessant légèrement Mme Camus. Ils se rendirent aussi chez M. Joseph Pelletier, garagiste, dont ils enfermèrent la femme dans un débarras pour avoir toute liberté de fouiller la maison et d'emporter seize mille francs dont plus de la moitié appartenait à la Résistance Par une curieuse coïncidence, M. Pelletier venait de sortir de son atelier, à la suite d'un coup de téléphone (3) l'ayant informé « qu'il devait se passer quelque chose ». Il monta au camp, où de justesse, il échappa aux traîtres qui retournaient sur leurs pas pour s'emparer des armes de leurs victimes.
Les Français de la B. B. C. stigmatisèrent l'horreur de ces assassinats qui causèrent une vive affliction dans la contrée.
Le 17 février, les mêmes miliciens, dont le chef, touché par des balles, avait été emmené dans un hôpital d'Autun où il décéda, réapparurent à Montsauche dans l'intention d'y arrêter le Capitaine Aubin. Ce dernier gagna avec ses hommes le village de Mont.
Jusqu'ici l'hiver avait été relativement doux. Il se fit soudain cruellement sentir dans le Haut-Morvan où le premier des parachutages d'armes annoncé au Commandant Grandjean eut lieu en mars par quarante centimètres de neige pour n'apporter que vingt et un containers et quelques vivres.
Malgré le mauvais temps, le Capitaine Aubin (désormais surnommé Bernard), songea à reformer un camp dans les parages d'Ouroux, du côté de Savelot. Ce devait être l'ébauche du futur Maquis de Montsauche ou de « Cœuson ».
En avril, M. Joseph Pelletier (capitaine Joseph) et son frère Louis, parvinrent à reprendre contact avec leur camarade qu'ls avaient perdu de vue après les événements de Saint-Brisson.
De nouvelles baraques et un blockhaus furent construits avec l'aide de MM. Lazare Auribault et Gaston Massoulard.
Au début de mai, le Capitaine Bernard fut chargé par le Colonel Moreau, de prendre le commandement de la Résistance dans la Zone E de la Nièvre, s'étendant sur les cantons de Montsauche, Lormes et Château-Chinon. Il reçut quelques armes parachutées le 7 au Camp Camille (douze mitraillettes Sten).
Le 3 juin, la cargaison d'un avion annoncé par le message : « Venez, c'est la fête au village », fut réceptionnée (4). Durant la quinzaine suivante, les premiers soldats anglais descendirent dans les parages d'Alligny-en-Morvan. Laissons le Capitaine Joseph conter lui-même ces événements :
« Le 14 juin, nous arrivâmes au rendez-vous avec un superbe car de quarante places. Nos amis Anglais furent quelque peu ébahis, l'un d'eux me dit alors qu'on ne s'imaginait pas en Grande-Bretagne ce qu'était la Résistance Française. Il pensait trouver des hommes cachés dans les bois, n'en sortant que furtivement pour se ravitailler la nuit ou pour jouer un tour au Boche, et il lui était difficile de concevoir ces sorties en camion ou en autobus de vingt ou trente hommes armés. Une chose qui fit bonne impression sur nos alliés, ce fut, à l'arrêt, de voir les deux groupes de protection se porter à quelque distance à l'avant et à l'arrière du car et y prendre position.
« Avant de rentrer au camp nous cherchâmes un terrain auprès du village des Valottes, où ils voulaient faire parachuter du matériel la nuit suivante. Pendant six nuits, nous revînmes sur ce terrain sans pouvoir réussir une opération à cause du mauvais temps.
« Le 21 à vingt-deux heures, les Anglais nous avisèrent qu'un parachutage allait avoir lieu, et demandèrent notre concours. Il fallait être sur le terrain à vingt-trois heures, avec le car et un camion. Or ce soir-là, le car refusa de partir. A vingt-trois heures il n'était pas encore en route ; je suis alors monté avec quatre camarades dans la traction de Bernard, et le trajet fut effectué très vite.
« A peine les projecteurs furent-ils installés qu'un ronflement nous annonça que les trois avions prévus approchaient. Les phares furent allumés. Quelques minutes plus tard, des parachutes multicolores lancés par le premier appareil, se balancèrent au souffle d'une forte brise déposant presque sur nos têtes leur chargement meurtrier. Le deuxième avion parachuta à son tour, mais sur la route, devant le camion et le car qui venaient enfin. Puis on attendit le troisième qui devait amener des hommes. Un quart d'heure passa, le ronflement des avions délestés retournant rejoindre leur base en Angleterre décrut, puis se tut. L'un de mes hommes dit : « Il y a certainement des parachutistes dans le bois situé de l'autre côté de la route ; on entend des gens siffler l'air « Sur le pont d'Avignon ». Le commandant anglais fit simplement : « O. K., allons voir ». Nous nous y transportâmes.
Il y en avait un de pendu dans un arbre, la tête en bas, à dix mètres du sol. Ses pieds étaient enchevêtrés dans les cordes et il ne fallut pas moins d une heure et demie d'efforts pour parvenir à le décrocher, à la lueur d'un phare d'auto. Le pauvre diable, délivré de sa fâcheuse position, rouge comme une écrevisse, poussa lui aussi, un O. K. de satisfaction. Il tira de sa poche une bouteille de rhum, en ingurgita une quantité respectable, puis en offrit à ses libérateurs ; le rhum sentait d'ailleurs l'eau de Cologne, sans doute à cause du flacon qui le contenait, choisi sans discernement.
« Nous dûmes fouiller les bois à quatre kilomètres de là pour récupérer tout le monde : une trentaine de S. A. S. que le troisième avion avait lancés dans la nature en même temps que les deux premiers se délestaient de leurs munitions sur nos têtes Le. lendemain, à midi, tous les S. A. S., sauf deux, étaient retrouvés. Le matériel avait été emmené par le camion, qui était revenu chercher les hommes du service de protection.
« Il était à craindre que les Boches alertés par toutes ces allées et venues ne nous aient tendu une embuscade sur le chemin du retour. Je redoutais surtout le passage de Montsauche. En tête, j'avais mis mes hommes dans le camion, puis je suivais avec ma voiture occupée par quelques officiers anglais. Le car chargé de S. A. S. fermait la marche et assurait la protection arrière. Des F. M. avaient été placés sur le toit des véhicules. Nous avons été acclamés ce jour-là à Gouloux par une foule de braves gens. Nous roulions lentement, car j'étais très fatigué. En passant dans la plaine de Nataloup, terrassé par le manque de sommeil, je m'assoupis une fraction de seconde. La voiture grimpa sur un tas de cailloux et versa sur le côté gauche, très doucement d'ailleurs. Réveillé par la secousse, je voulus retirer la clé de contact pour arrêter le moteur. Je me rendis compte que j'avais l’avant-bras cassé. Les os trouaient la chair. Le reste du trajet me fut affreusement pénible, le moindre chaos me causant des douleurs atroces. Ma fracture fut réduite à Cœuson, par le Docteur Martell, chirurgien du maquis... »

Le 24 juin un engagement sérieux se produisit contre les Allemands qui, en représailles, incendièrent Montsauche (5).
A partir de cette période, le camp prit chaque jour plus d'importance. La montée au maquis s’amplifia de commune en commune. Il fallut instruire quatre cents hommes issus des milieux les plus divers, obtenir de la paille et des bâches pour monter des tentes qui furent ensuite fabriquées avec la toile des parachutes ; chercher des marmites, et de quoi manger, boire et... fumer, se procurer les tickets nécessaires dans les Mairies avoisinantes, réquisitionner des bicyclettes, des automobiles et des camions pour motoriser l'armée naissante qui eut quatre-vingt-six véhicules à sa disposition, trouver du charbon de bois et du carburant. Tous ces problèmes furent résolus au mieux.
Le camp s'accrut encore des effectifs du Maguis Gouillain, d'Alligny-en-Morvan. Sur l'initiative de M. Quillier, chirurgien-dentiste, chef du secteur de Château-Chinon, de l'Adjudant-Chef Lemaître, du Capitaine Bernard et de M. Octave (Bauché), prisonnier de guerre évadé, de Dommartin, qui le commanda (6), un nouveau centre de résistance fut créé au lieudit Le Beau-Vernois, dépendant de Chaumard, sur la pente méridionale d'une montagne boisée et très rocheuse, face au village de Maison-Comte, commune de Corancy.
Ce groupe, dont la première baraque avait été élevée le 19 juin, reçut pour la première fois des armes le 6 juillet. II n'allait guère pouvoir s'en servir.
Une semaine plus tard, le 14, un homme paraissant suspect fut appréhendé au maquis. Originaire de Caen, cet individu prétendit être officier, Aspirant de l'Armée de l'Armistice, et désirer être enrôlé comme volontaire (7). Ses papiers ne pouvant être contrôlés, le chef du camp le fit épier de près et l'employa à la direction des travaux intérieurs. Son attitude étant normale, l'avenir sembla moins chargé d'inquiétude, mais M. Bauché ne relâcha pas sa surveillance, jugeant prudent de conserver celle-ci secrète afin de ne pas alarmer les F. F. I.
L' « officier » réussit cependant à s'échapper le 18. Suivant le sentier forestier longeant un affluent de l'Houssière et qui menait au poste de garde, il se fit livrer la clé des champs en expliquant qu'on lui avait prescrit de procéder à une arrestation, et prit une motocyclette.
Cette évasion laissait présager une prochaine attaque du camp. Le poste de garde qui en défendait l'accès principal (8), position enterrée, type épaulement Gamelin, comptait une quinzaine d'hommes armés d'un F. M. Il fut renforcé par l'adjonction de guetteurs munis de jumelles et de sentinelles placées aux alentours sur des rochers élevés et à la Coupe Rollet, en observation partout où cela était nécessaire.
Pourtant, le secteur resta calme du 21 au 29 juillet. Des embuscades furent tendues sans résultat sur la route de Chaumard à Ouroux.
L'ennemi ne bougeait pas et les maquisards eurent toute tranquillité pour construire d'autres baraquements et mettre trois sections sur pied. En six jours quatre-vingt-huit recrues furent enregistrées.
Le 30, l'alerte devint plus sérieuse, les Allemands cantonnés à Château-Chinon paraissant plus agités que de coutume. Ils terminaient, sans nul doute, les préparatifs de leur expédition. Celle-ci s'accomplit avant l'aube du 31.
Rien ne troubla la paix du bois pendant la nuit. Vers une heure, un camion ramenant de la farine du Moulin de Chassy rentra sans incident. Ce ne fut qu'à cinq heures quarante, alors que les Boches étaient arrivés à côté du camp, que deux F. F. I., qui s'étaient levés, virent effarés, se dessiner dans la pénombre les casques des soldats qui, guidés par un traître, avaient réussi a s'avancer sans se faire remarquer par le poste de garde, ni par les hommes partis en faction une demi-heure auparavant.
Les deux F. F. I. n'eurent pas le loisir de revenir de leur étonnement et de donner l'alarme. Au même moment, les Allemands commencèrent leur tir à une quinzaine de mètres des baraques où les hommes étaient encore endormis. La plupart d'entre eux, s'étant mis à plat ventre sur le sol, furent dans l'impossibilité de prendre leurs armes — pendues un peu haut — à moins d'être fauchés par les balles accompagnées de grenades et semant la mort. Plusieurs furent tués dans leur couchette.
L'attaque fut plus spécialement dirigée contre les baraques abritant le chef du camp et ses adjoints et celle de la 1ère Section qui, la plus éprouvée, eut le plus de martyrs.
Comme anéanti par une trombe, le Maquis allait être détruit.
Bravant les nuées de projectiles s'abattant sur eux, les maquisards se ressaisirent pour se sauver l'un après l'autre de ce lieu de massacre, traversant en rampant le coin dangereux. Certains se ruèrent littéralement sur les Boches, tel Henri Gallois, ex prisonnier de guerre, qui, avec impétuosité, s'assigna comme objectif un F. M. et s'affaissa, atteint d'une balle à la tête ; tels Roger Jourdan et Edmond Robbé, Jean Amiot et André Leduc (9).
Quant au chef comptable, Marc Chevrier, il songea d'abord aux papiers du camp avant de franchir la ligne de feu et de s'en aller au maquis Bernard pour y rendre compte de la situation désespérée.
Sur les cent soixante-deux volontaires de Chaumard, vingt-deux disparurent dans la tourmente. Ceux qui furent faits prisonniers — sauf quatre — furent attachés dos à dos pour être fusillés deux à deux. Les blessés graves furent achevés à coups de bottes sur le visage et les cadavres détroussés. Des corps ont été sauvagement mutilés. Voici les noms de ceux qui ne sont plus :
Joseph Alexandre, 23 ans, d'Ouroux, (blessé décédé au Maquis Bernard) ;
Jean Amédée, 18 ans, de Château-Chinon (brûlé) ;
Jean Amiot, 20 ans, de Chaumard (fusillé) ;
Georges Besave, 25 ans, de Chaumard, (blessé, décédé au Maquis Bernard) ;
André Bornet, 16 ans, de Montigny-en-Morvan (brûlé) ;
Roger Chalurneau, 18 ans, de Montreuillon (fusillé),
Lionel Chapelle, 19 ans, de Calais (fusillé) ;
André Cortat, 20 ans, de Château-Chinon ;
Emile Desmoulins, 33 ans, de Corancy, (brûlé) ;
Bernard Doussot 18 ans, de Château-Chinon, (fusillé) ;
Henri Gallois, 29 ans, de Château-Chinon ;
Roger Gallois, 23 ans, de Corancy ;
Roger Jourdan, 21 ans, du même pays ;
André Leduc, 23 ans, de Montigny-en-Morvan ;
Jean Michot, 20 ans et Jean Nicolas, 19 ans, de Château-Chinon, (ce dernier fusillé) ;
Daniel Panquin, 21 ans, de Garges-les-Gonesse (Seine-et-Oise) ;
Joseph Pierre, 19 ans, de Fachin, (blessé, décédé au Maquis Bernard) ;
Jean Renault, 18 ans, de Chaumard ;
Frantz Ressaire, 19 ans, de Montigny-en-Morvan, (brûlé) ;
Edmond Robbé et Roger Tartrat, 21 ans, de Chaumard.
Il y eut une dizaine de blessés dont le chef de la 2e Section, M. Laliat.
Leurs crimes commis, les Allemands, S. S. et Russes, au nombre de cent cinquante, nettoyèrent la place par le pillage et par le feu, puis repartirent vers Château-Chinon, s'arrêtant à Aringette et à Vissingy, où ils se saoûlèrent comme les pires ivrognes : « Maquis Kapout !... ».
Aujourd'hui encore on ne sait qui les a conduits jusqu'au camp. Admirablement renseignés, ils se sont faufilés à travers un taillis presque impénétrable et abrupt, où il est très difficile de se diriger à la boussole. Le voile qui entoure ce mystère sera-t-il levé un jour?... L'officier déserteur semble bien n'avoir été que l'un des agents de la Gestapo.
Les F.F.I. se réorganisèrent près du Maquis Bernard dont les groupes — une section restant en réserve à Montpensy — arrivèrent trop tard sur le chemin du retour de l'ennemi et ne purent libérer les quatre hommes que les Allemands avaient épargnés : Philippe Péquigney et Louis Maurin, de Fâchin, Norbert Salomon, blessé, et Henri Comte.
« Nous reçumes, — nous dit en substance Philippe Péquigney (classe 1945) —, des coups de crosse avant de monter dans le camion qui nous emporta. Une brute me lança de nombreux coups de pied et cela me fit affreusement boîter. A Château-Chinon, nous fûmes accueillis par un Boche qui tenait une grosse corde, dont nous éprouvâmes la solidité. Le soir même, nous fûmes appelés un à un dans une salle où un Allemand en civil et un soldat, munis l'un d'un nerf de bœuf et l'autre d'un bâton, nous battirent toute la nuit.
« Le lendemain nous fûmes transférés à Nevers où on nous laissa trois jours sans nourriture. C'est de là que nous partîmes, un mois plus tard, pour Buchenwald, via Belfort. Emmené en Commando à Iéna, je fus séparé de mes camarades. Je travaillai dans une usine de réparation de wagons et comme tous mes compagnons de misère, je fus souvent roué de coups, non seulement par les S. S., mais aussi par les civils. Nous n'avions pour ainsi dire rien à manger. On nous donnait chaque jour trois quarts de litre d'eau dans laquelle nageaient quelques rutabagas, une petite tranche de pain et un minuscule morceau de margarine.
« Enfin, en mars 1945, vint l'espoir de la libération. Mais comme les Américains approchaient, on nous fit prendre le chemin de la Tchécoslovaquie. Nous marchâmes pendant trois semaines, n’ayant que deux ou trois pommes de terre et un os pour déjeuner et dîner. Nous couchions dehors dans la neige, vêtus simplement d'une chemise, d'un pantalon rayé bleu et blanc et d’une veste, les pieds dans de vieux souliers percés. Ceux qui n'avaient plus la force de se traîner étaient tués par un S. S. Il y avait beaucoup de Juifs parmi nous et les crimes commis dépassent tout ce que l'imagination peut concevoir.
« Nous fûmes sauvés par les Russes le 10 mai. C'était grand temps. Un mois encore et il ne serait plus resté personne. Je me trouve maintenant à Arosa, en Suisse (10) où je suis toujours bien malade quoique ayant repris dix neuf kilos et je dois subir une opération ».
Si Philippe Péquigney est sorti des bagnes nazis ainsi que Louis Maurin, Norbert Salomon et Henri Comte n'ont pas survécu à de tels traitements. Le Morvan se souviendra qu'il doit un peu de sa liberté à leur sacrifice.

* * *
La bataille de Chaumard eut pour conséquence d'éveiller plus de prudence au Maquis de Montsauche et de faire établir douze postes avancés.
Le 9 août, le camp fut bombardé à deux reprises : le matin par six avions qui, visant le parc des automobiles, lâchèrent six bombes de deux cent cinquante kilos, en n'occasionnant que peu de dégâts, et le soir, par deux autres appareils. Le 11, un avion anglais, au cours d'un raid nocturne effectué sur la région de Dijon, tomba en flammes dans les environs de Saint-Brisson. Les corps des membres de son équipage furent ramenés au camp par le Lieutenant Maurice.
Le 14, des renforts furent dirigés sur Crux-la-Ville où les Boches connurent une grande défaite (11).
Le 20, les villages environnant Ouroux : Chassaygne, les Poutières et Savault, furent occupés par les hommes placés sous les ordres du Capitaine Bernard, tandis que le commandement d'un deuxième bataillon était remis au Capitaine Joseph.
Le dimanche soir, vers dix-neuf heures, le camp fut à nouveau mitraillé par l'aviation tandis que le « Maréchal » Pétain couchait à l'hôtel de la Côte-d'Or à Saulieu, où son entrée, malgré ses saIuts, ne fut pas remarquée avec intérêt... La population lui réserva évidemment un accueil très froid. Il fut question, avec le Maquis Bayard, de l'empêcher de poursuivre sa route, mais comme de très nombreuses troupes allemandes circulaient dans le voisinage, il aurait pu s'ensuivre de funestes conséquences après sa capture. Néanmoins, dans l'après-midi du 21, deux groupes sous la conduite du Lieutenant André mirent la main sur quelques policiers de son escorte arrivant dans la localité en motocyclette et en automobile. Une carte laissée à l'hôtel de la Côte d'Or leur prescrivait de gagner Belfort. Parmi ces hommes figurait le chef de la sécurité personnelle de l'ex-Maréchal. Tous furent emmenés auprés du Colonel Diagramme.
Les 21 et 24, une prise d'armes et une cérémonie aux morts se déroulèrent à Montsauche et à Moux en presence des officiers de l'État Major départemental (Colonels Dufrenne et Roche).
Le 25, une embuscade tendue près de Tamnay-en-Bazois remporta un franc succès. Les Allemands, dont les forces furent évaluées à deux cents hommes, eurent une trentaine de morts et blessés au cours d'un combat qui dura un quart d'heure. Un déserteur russe en tua plusieurs à lui seul après les avoir sommés de se rendre.
Les 3 et 4 septembre, d'autres embuscades se succédèrent sur la N. 77 bis Nevers-Dijon, à Vauclaix et à Montbaron, mais n'eurent pas les résultats escomptés. Des Boches furent cependant abattus à ce dernier endroit par les F. F. I. du Lieutenant Maurice (12) qui se retirèrent sous les obus de mortiers mis en batterie par l'ennemi.
A la gare de Razou, celui-ci, occupé à dégager la route où des piles de bois avaient été élevées pour former des chicanes, se rencontra nez à nez avec une voiture de la Résistance. Sous la protection de leur F. M. qui cloua au sol les assaillants, les maquisards s'enfoncèrent dans les bois de Ruère.
Les Allemands réagirent en mettant le feu aux trois maisons du village. Deux d'entre elles, celles de MM. Poitreau et Baudin, brûlèrent. Dans la troisième, les papiers peints ne furent que léchés par les flammes qui s'éteignirent.
La colonne, composée de cinq à six cents soldats et de quatre tanks, continua son chemin vers le Pont Tourneau. Deux cars furent mitraillés et le chef de groupe Faivre trouva la mort dans cette action. Dans la soirée le Sous-Lieutenant Bauché fut blessé avec un de ses hommes.
Le dépôt de munitions du Lieutenant Maurice sauta au début de l'après-midi. L'ennemi couvrit sa retraite en menaçant les F. F. I. d'un canon de 88. Plusieurs avions américains tournoyèrent pour attaquer ce convoi, mais celui-ci se camoufla si parfaitement que sa présence ne fut pas décelée. A Chassaygne, les Boches, tirant comme des sauvages, tuèrent M. Thépénier-Vivant, 70 ans et M. Pierre Thibault, 80 ans. Mme Hélène Philisot, 35 ans, qui était enceinte, décéda de ses blessures. La maison de M. Thibault fut incendiée. A Savault, les meurtriers perpétrèrent un forfait de plus en assassinant, au-dessus du Moulin, M. Paul Batteau, 41 ans.
Le même jour, une autre section du Maquis Bernard, sous les ordres de l'Adjudant Boussard, fut engagée à midi près de Sainte-Péreuse sur la N. 78 où elle reçut le baptême du feu. Plusieurs automobiles, devinrent le point de mire de trois F. M. et d'un piat confié au soldat Raymond Bletty qui démolit l'une des voitures. Une autre, qui était presque parvenue à s'échapper de l'escarmouche, fut stoppée par le tireur au F. M. Jean Babouot, qui n'hésita pas à se mettre à découvert. Quatre Allemands moururent et trois autres furent faits prisonniers, dont un capitaine, ancien chef de la Kommandantur de Nantes. Commandant un bataillon de Landschutz, il se dirigeait en éclaireur sur Château-Chinon (13).
Le 7 septembre, un détachement partit au Pont de Montal, détruit par le camp Camille et réparé par les colonnes empruntant la route de Saint-Brisson. Une voiture s'avança en reconnaissance et, ayant franchi le pont, monta vers Dun. Elle rencontra soudain cinq Allemands également en automobile. Après un bref échange de coups de feu, quatre de ces derniers furent tués par le chauffeur de la voiture, Lebras, et son compagnon, le Sergent-Chef Hamacek.
Le 9 septembre, l'E.-M. d'Ouroux et les personnalités civiles nivernaises réfugiées au Maquis, descendirent triomphalement à Nevers libéré. M. Robert Jacquin, (de « Libération Nord »), qui avait été proposé en 1943 comme Préfet par le Conseil National de la Résistance et agréé à Alger, prit possession de son poste. A vrai dire, installé clandestinement à Nevers le 10 juillet, il n'avait rejoint Ouroux que le 5 août, en passant par le camp Louis, suivi dans son voyage par M. Bachaud, son futur chef de cabinet, alors rédacteur à la Préfecture et collaborateur de « La Nièvre Libre ». Durant son séjour en Morvan, au Plessis, M. Jacquin fut l'hôte de M. Claude Jallois, son cousin occasionnel.
Crédits photographiques. Je remercie Pascal Tonnelier, webmaster du site d'Ouroux-en-Morvan, de m'avoir permis de reproduire des photos en ligne sur le site. Vous trouverez sur le site de nombreux autres documents écrits et photographiques sur le Maquis Bernard.
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(1) La Forêt Chenue est un épais massif de 690 m. d'altitude.
(2) Confectionnée par Mme Méry.
(3) Obligeamment donné par M. Pernet, charcutier à Montsauche. Sa camionnette avait été réquisitionnée par la bande.
(4) Il est à noter que le message annonciateur du débarquement : « La République nous appelle » — dont le sens était très clair—devait être suivi de : « Valmy » (signal d'action) —puis « Brumaire » (prise du pouvoir administratif : préfecture, comité de libération, etc...) qui ne furent pas diffusés, car leur application ne pouvait être que progressive.
(5) Voir : Morvan, terre brûlée.
(6) 31. Tabaste fut son adjoint avec M. Lemaître.
(7) Il fut le 35ème engagé.
(8) Un second accès au camp, également gardé, était possible par un chemin aboutissant au village
de Courgermain, mais à peu près impraticable en raison de multiples bifurcations.
(9) Les Allemands eurent au minimum huit tués.
(10) Janvier 1946.
(11) Voir Maquis Julien.
(12) Dont un par René Truchot de Mhère (classe 1944). Toujours volontaire pour se battre il est mort au début de 1945 des suites de maladie après avoir contracté un engagement pour la duree de la guerre
(13) Dans la suite cet officier s'étouffa en s'enfonçant un mouchoir dans la gorge. L'attitude et le courage de René Paupert, de Mhère, et de Charles Gomez, d'Ouroux, furent aussi prépondérants pour la prise de ce personnage.12:10 Publié dans E. IIIème partie: Maquis du Nivernais et du Morvan | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note








Commentaires
Recherche info sur maquis saone et loire, maquis VALMY plus precisement.
merci ( arnoldlauren@hotmail.co.uk )
Ecrit par : arno | 14.05.2007
bonjour,
avez-vous des renseignements sur Bernard Le Lay ?
merci d'avance
Ecrit par : dutrieux | 18.01.2008
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