19.01.2006

G. MAQUIS LOUIS

M. l'Abbé Bonin, mobilisé en 1939 dans les troupes coloniales de la 66 D. I. C. fut désigné en février 1940 comme aumônier au 23e R. A. C. Fait prisonnier en juin et interné au camp d'Uruffe, il fut libéré à la fin de l'été, en tant que prêtre et nommé administrateur de la paroisse morvandelle de Millay.

 

Homme de grand cœur et, par-dessus tout, Français, il employa son zèle à combattre le défaitisme et à semer les germes de l'insoumission à l'occupant dans le canton de Luzy, où MM. Pinet, chef de gare, et Gressin, instituteur, se dévouaient à la même cause.

 

Se moquant des ordres de la Kommandantur relatifs à l'interdiction des sonneries de cloches, M. l'Abbé Bonin continua à célébrer, aussi dignement que par le passé, nos fêtes religieuses et nationales et le souvenir de la cérémonie du 11 Novembre 1942 n'est certainement pas près de s'estomper. Il organisa, en outre, des ventes de charité et des séances de bienfaisance clandestines au profit des prisonniers, ainsi que des conférences patriotiques auxquelles prit part le jeune Jean d'Escrienne qui fut également à l'avant-garde de la résistance jusqu'au début de 1942. Ce patriote, âgé de 20 ans, résolut alors de rejoindre les Forces Françaises Libres. A ce sujet, nous nous permettons une digression en attendant d’entrer davantage dans les détails de la création du Maquis Louis.

 

Car Jean d’Escrienne fut le modèle de l’énergie indomptable, qui secoua notre peuple et qui, d’abord renfermée et prudente, préparant la voie aux maquis, s’épanouit subitement, semblable à la vapeur d’une chaudière sous pression dont la soupape s’ouvre à un moment donné.

 

Par l’Espagne, le Portugal et Gibraltar, il réussit à gagner Londres où le Général de Gaulle lui fit l’honneur de le recevoir personnellement. Engagé comme simple soldat, il participa aux campagnes d’Egypte, de Lybie, d’Afrique du Nord et d’Italie, puis débarqua en Provence.

 

Le 21 août 1944, à Hyères, son lieutenant ayant été tué, il le remplaça à la tête de son unité et fût blessé d’une balle à l apoitrine au cours de la progression de sa section. Hospitalisé à Casablanca, il suivit, à sa sortie de concalescence, les combats d’Alsace et remporta ainsi une deuxième citation conçue en ces termes :

 

 

1ère Division Française Libre – 4ème Brigade

6 avril 1945

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Le Général de Goislard de Montsabert,

Cite à l’Ordre du Corps d’Armée :

 

 

« Le Sous-Lieutenant d’Escrienne Jean : Chef de section anti-chars faisant partie du S.A. de Rossfeld a, par son allant et par l’exemple continuel qu’il a donné à ses hommes, pris une part prépondérante à la défense héroïque du village de Rossfeld qui a résisté à tous les furieux assauts de l’ennemi ».

 

Lorsque Jean d’Escrienne quitta la France, en janvier 1942, il adressa à sa mère, Mme de Grandpré, des lettres d’une mâle éloquence et d’une grande élévation d’âme :

 

« Je descends de Notre-Dame de la Garde (1). Je viens d’y faire mon pèlerinage d’adieu à la France. Je demande à la Vierge de veiller sur vous, et sur tous ceux que j’aime, sur tout ce que j’aime, de les bénir, de sauver la France.

 

« Vous avez peut-être éprouvé comme moi, qu’il y a une certaine joie à se sacrifier… La nuit peut être longue, la nuit peut être obscure, l’aube vient quand même… L’aube de la libération, de la résurrection illuminera un jour la douce terre de notre France, dont nos sacrifices auront la fierté d’avoir fait la plus belle des Patries.

 

 

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

 

J’ai horreur de la sensiblerie, parce qu’elle enlève aux hommes leur virilité et j’évite autant que possible, ou je voudrais éviter, la sensibilité, de peur qu’elle dégénère en sensiblerie. C’est pour cela que je suis tout heureux de constater que votre pensée et la pensée de tout ce qui m’est cher, de ce que j’ai quitté volontairement, sans tourner la tête, de ce coin de terre où j’ai été élevé, du milieu dans lequel j’ai vécu, m’est u étrange stimulant, et fortifierait, je le sens, le jour où il le faudrait, ma résolution... C'est pour tout cela, vivre libre et dans l’honneur... Et cette idée me rend tout heureux. Je voudrais, Maman chérie, qu'elle vouss donne aussi un peu de bonheur, cette idée que je suis heureux ».

 

10 février 1942.

 

Une nation qui a une telle jeunesse ne périt pas. Et elle ne peut être qu'injustement reléguée au second plan.

 

 

 

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(1) à Marseille

 

 

 

* * *

 

 

Lorsque survint à Millay l'ordre de départ de la classe 1942 pour le service du travail obligatoire, M. l'Abbé Bonin fit circuler ce bulletin :

 

« Vous êtes invité à assister ce jour, mardi 1er juin, à 9 h. 30, au Salut du T. S. Sacrement qui sera célébré aux intentions des jeunes gens de la paroisse qui sont obligés de quitter leurs amis ».

 

Et aucun d'entre eux ne partit en Allemagne. Tous se transformèrent en réfractaires. M. le Curé se chargea de leur procurer de fausses cartes d'identité.

 

Fin 1943, il fonda l'Amicale clandestine des Prisonniers évadés, libérés et rapatriés de Millay ayant pour but de :

 

1°) Grouper tous les Prisonniers de guerre de la localité.

 

2°) Empêcher la déportation.

 

3°) Hâter le retour des camarades.

 

4°) Accueillir par un vin d'honneur les prisonniers rentrants, les éclairer sur la situation du pays ; les empêcher d'adhérer à des organisations vichyssoises et collaborationnistes ; leur trouver un emploi.

 

5°) Secourir les familles de prisonniers ; envoyer des colis gratuits à ceux restés derrière les barbelés ; constituer une caisse de secours en leur faveur par des séances récréatives et le placement de cartes de bienfaiteur.

 

6°) Maintenir dans la population une note respectable à l'égard des prisonniers en s'opposant à tout bal et à toute fête tapageuse.

 

7°) Travailler à la victoire totale et à une paix durable.

 

 

Ce fut ensuite la préparation du Maquis. Entré primitivement en relation avec des officiers de la Résistance parisienne dont la plupart furent internés ou fusillés, M. l'Abbé Bonin s'affilia à un groupe de résistance du Jura (O. C. M.) par l'intermédiaire du Lieutenant Armand (Botey) qui fut tué le 6 septembre 1943 à Blaisy-Bas. Celui-ci se mit de même en rapport avec M. Pinet.

 

Sous-chef de gare à Laroche-Migennes (Yonne), M. Joseph Pinet fit évader des prisonniers et harcela les transports allemands. Ayant dû changer de poste en raison de cette activité. il arriva à Luzy le 15 juin 1941. Fabricant de fausses pièces d'identité comme M. l'Abbé Bonin avec lequel il se lia, il détruisit les écritures concernant les convois destinés aux nazis.

 

 

En 1942, seul avec le Lieutenant Armand, il essaya d'incendier leurs trains, de détériorer les boîtes d'essieux ou de couper les conduites automatiques, et il camoufla des réfractaires qu'il envoya à Millay.

 

En 1943, MM. Lucien et Lazare Moreau (Lieutenant Adolphe et Sergent Oscar), Roger Pautet (Sergent Vincent), tous sous-officiers de carrière de Millay, se rangèrent aux côtés du Lieutenant Armand et de M. Pinet pour former avec M. Henri Thomas, employé S. N. C. F., de Luzy, une petite équipe de sabotage qui causa le 3 octobre, le déraillement d'un train de permissionnaires aux Ardillys (1).

 

Un attentat semblable, séparé du premier par diverses opérations, (dont l'explosion d'un train de munitions à Chagny provoquée le 27 octobre par une bombe incendiaire), occasionna des dégâts très importants et tua ou blessa de nombreux soldats.

 

Un troisième déraillement important se produisit le 21 novembre, mais cette fois le train de permissionnaires fut manqué. Un train de marchandises fut endommagé à sa place.

 

 

Pistés par la Gestapo, MM. Lazare Moreau et Pautet allèrent l'un à Nevers, l'autre à Montchanin, pour y entreprendre la formation de nouvelles équipes. En janvier 1944, le Lieutenant Armand, découvert à son tour, se rendit à Montbéliard pour y rester. Le Capitaine Louis, du War Office, parachuté le 22 décembre précédent dans cette région et conduit à Luzy six jours plus tard, lui succéda. Il tenta d'obtenir des parachutages d'armes. Le premier, annoncé le 11 février, ne put être réceptionné par suite d'une chute de neige. Il fallut attendre le message « Le Mimosa va fleurir » de fin mars. Le lancement des containers eut lieu aux environs de Millay. D'autres armes turent parachutées le 1er juin sur Cuzy, en Saône-et-Loire, aux limites du Morvan (« Employez tous le schampoing Marcel ») et le 2 juin à Millas (« Denise a de jolis mollets »).

 

 

Tout le matériel qui fut apporté par les appareils alliés permit d'armer les quinze cents hommes du Maquis Louis, les douze cents hommes du Maquis Piétro, d'Uchon et tous les groupes villageois de Luzy, Avrée, Chiddes, Glux, Larochemillay, Petiton, Poil, Saint-Honoré, Sémelay, Villapourçon. Sanglier, etc... comprenant chacun quatorze hommes.

 

Entre temps, le Capitaine Louis (2), parti en mission à Toulouse, revint avec le Lieutenant Baptiste, officier-radio descendu dans l'Ariège (3) qui fut caché à Millay chez M. Deschiennes. M. Berthin, géomètre à Luzy — Lieutenant Léon — assura avec le Capitaine la reconnaissance des terrains aptes aux parachutages et des emplacements possibles du futur maquis.

 

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Dès l'audition des messages de la préparation du débarquement le 1er juin ( « N'oubliez pas l'anneau d'argent — L'envers de la médaille est toujours blanc »), un noyau de douze hommes prit les bois à Poil (La Croix de Meux). Le débarquement lui-même fut annoncé le surlendemain (4). Le Lieutenant Edouard (Georges Desbaux), du groupe de M. Gressin (Libération-Nord), se mit alors en contact avec les officiers du camp qui fut transféré le 22 aux Fréchots (commune de Larochemillay).

 

 

Une équipe de sabotage fut reconstituée par M. Pinet parmi le personnel de la S. N. C. F. avec MM. Victor L. B., René Sezard et Jean Desbrosses, et soutenue par les « villageois » de Luzy.

 

A vrai dire, les destructions des trains allemands par bombes à retardement n'avaient guère cessé, mais à partir de la montée au maquis, elles s'intensifièrent. De mai à août, toutes les opérations envisagées furent conduites à bonne fin et il n'y eut jamais de blessé grave parmi les cheminots. M. Pinet prêta son concours aux groupes de Saone-et-Loire « Prince Christian » et « Piétro ».

 

 

Durant toute cette période, le camp recruta de nombreux éléments. Il eut un actif auxiliaire en la personne de M. l'Abbé Bonin car les contingents vinrent, non seulement de la Nièvre et de la Saône-et-Loire (5), mais aussi de l'Allier, de la Côte d'Or du Nord et de Paris. A ses débuts, le Maquis des Fréchots ne comptait que quarante trois hommes. Son essor fut rapide, et les baraques du camp de jeunesse de Larochemillay, ne suffirent pas à héberger tous les effectifs qui s'établirent dans divers villages de cette commune (Les Grands-Bois ; le Haut de l'Arche ; Mesles ; Sorrey) à Chiddes (Le Tillot) , Millay (Lavault), et Villapourçon (Le Bouche, Le Foudon). Plus de deux cents gendarmes de la Saône-et-Loire, de l'Yonne et du Doubs, sous les ordres du Capitaine Coffin, rallièrent également le Maquis Louis.

 

L'électricité fut installée et le téléphone branché sur les P. T. T. de Luzy par M. Louis Lauroy, l'un des animateurs de la résistance dans cette ville. Le garage fut confié à M. Passard, mécanicien, chez lequel la plupart des officiers avaient été hébergés en 1943. Il cacha une partie des armes du groupe et ravitailla les maquis jurassiens en saucissons « clandestins ».*

 

Le Docteur Bondoux, de Château-Chinon, assura le service sanitaire. Un hôpital doté de cinquante lits fut plus tard monté au Château de Champlevrier à Chiddes, par le Docteur Sauter, d'Autun. Enfin, M. l'Abbé Bonin (Abbé « Canne ») fut l'aumônier du camp dont l'organisation était parfaite à tous points de vue. Et ici, comme ailleurs, chaque homme touchait une solde variable selon qu'il était célibataire ou marié. A titre indicatif, toutes les dépenses (paye, vivres, matériel, médicaments, secours) n'atteignirent pas la somme de cinq millions.

 

L'entraînement (6) et les opérations se poursuivirent simultanément. Les principales embuscades eurent lieu, le 31 juillet à Sainte-Péreuse, sur la route de Nevers où les Allemands eurent trente morts, et le 1er août à Châtin, où le Capitaine Louis sortit indemne d'une très fâcheuse situation.

 

Sur sa demande, un déraillement fut effectué le 7 aux Avenières, près de Lazy, pour forcer l'ennemi à amener au relevage la grue de Vierzon qui se trouvait être la dernière en service dans le sud et le centre de la France.

 

Arrivée le 10, la grue, gardée par des Allemands et des Français fut détruite tôt dans la matinée par les équipes de M. Pinet et une section du maquis. Les soldats de la Wehrmacht, profitant d'un brouillard intense, se dérobèrent en abandonnant deux prisonniers, un mort et trois blessés. L'après-midi, vers quatorze heures, ils arrêtèrent M. Pinet qui fut toutefois relâché en fin de journée.

 

Le lendemain Larochemillay était attaqué par une centaine d'hommes qui furent accrochés par le groupe villageois. Ils mirent le feu à la ferme de Mme veuve Berger, au Champ Philipon, entre le bourg et Millay, au voisinage de la montagne de la Breusseille (502 m.) (7).

 

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Au Châlet, le maquisard Jean Augis se distingua au cours des engagements qui suivirent contre les véhicules de la colonne, dont un autocar sur lequel les Boches avaient fait monter plusieurs civils pour se couvrir. Repoussés, ils se retirèrent à temps pour ne pas être encerclés, avec un minimum de cinq tués et quatre blessés. Trois Français furent tués : Marc Bohin, Roger Chanté et Jean Giléon.

 

Le groupe du Lieutenant Marquart, du camp Socrate qui cantonnait dans les bois de Pierrefitte à Poil, coopéra à la défense de Larochemillay où cinq cents Allemands revinrent afin de brûler le pays, mais s'en retournèrent sans avoir pu exécuter leur projet.

 

 

M. Pinet, ayant reçu l'ordre de déblayer la ligne de Chagny, alerta le Capitaine Louis qui fit sauter, le 19 août, le pont d'Avrée, coupant ainsi définitivement les voies rendues inutilisables. Dans la nuit du 18 au 19, un convoi routier perdit soixante morts à La Goulette.

 

Le 23, une prise d'armes se déroula pour fêter la libération de la capitale. Le 31, deux nouveaux officiers britanniques furent parachutés au camp, dont l'un prit la direction du minage qui fut opéré dans la région de Luzy (route de Château-Chinon et de Saint-Honoré), afin de barrer les routes de pénétration du Morvan aux Allemands remontant du Midi, auxquels ne s'offrit plus, comme chemin de retraite, que la N. 73 (Luzy-Autun-Beaune) pilonnée par l'aviation alliée dont l'intervention fut due au Capitaine Baptiste.

 

Aux alentours, les barrages achevèrent la décomposition des troupes. Deux mille litres d'essence furent récupérés à Larochemillay.

 

Le 7 septembre, quatre-vingts fusiliers-marins du groupe « Vichy » assaillirent les Boches stationnant à Luzy. Ils luttèrent durant trois heures contre douze cents hommes et eurent dix tués (8).

 

Le 8, sept prisonniers furent faits près de la gare de la ville, ce qui permit d'armer un groupe de F. T. P. de magnifiques Mausers 1943. Le même jour, Millay et Sémelay furent occupés. Le 10, Luzy fêta à son tour la fin de la domination allemande. Pourtant le fol enthousiasme qui régnait était assombri par la mort du Capitaine Louis et de six de ses compagnons (9) tous tués à Chiddes par l'explosion d'un mortier récemment parachuté.

 

 

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(1) La ligne Nevers-Chagny est une artère ferroviaire vitale reliant le Centre aux lignes de l’Est.

(2) De son vrai nom Paul Sarrette, né à Nice en 1920, descendant des ducs Pozzo di Borgo par sa mère. Emprisonné par les Allemands à Clermont-Ferrand, il s’évada avec la complicité du commissaire de police et passa en Angleterre où il s’engagea dans l’armée britannique ; il fut alors volontaire pour organiser la Résistance en France à laquelle il avait participé à Lyon et à Toulouse.

(3) De son vrai nom Mackensie Kenneth, attaché d’ambassade, de mère tourangelle.

(4) « Ia tubéreuse viendra te chercher — Donald doit toujours veiller sur sa poupée ».

(5) De Bourbon-Lancy en particulier (lieutenant aviateur Cimetière et sous-lieutenant Rohmer)

(6) Un terrain de tir avait été aménagé au Mont-Beuvray.

(7) L'habitation et les récoltes engrangées furent détruites d'une part, à l'aide de grenades incendiaires et, d'autre part, au moyen d'allumettes.

(8) Six blessés furent exterminés.

(9) Lieutenant Louis Trystram ; gendarme Bernard Gueudet ; brigadier-chef Jacques Piacentini, soldats Jean Gobin, Lucien Picaud et Maurice Rousseau.

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