22.01.2006
J. Maquis Socrate
MAQUIS SOCRATE
C'est avec un profond regret que tous ceux qui appartinrent au Maquis Socrate évoquent le souvenir de leur bon Capitaine Georges Leyton, car s'il y eut des résistants de la onzième heure, ce ne fut certes pas lui.
Engagé à dix-neuf ans pour faire sa carrière dans I'Armée, il était Sous-Lieutenant en 1940. Après la débâcle, il choisit un poste de garde-forestier à Saint-Benin-des-Bois (canton de Saint-Saulge) et participa à divers sabotages. En 1943, au retour d'un voyage en Haute-Savoie où la Résistance s'était déjà solidement implantée, il créa son premier maquis à Saint-Benin même. Le camp Socrate était né. Harcelé à différentes reprises et d'une façon particulièrement violente à Mauboux (Commune de Saint-Sulpice), il dut être transféré en Morvan. Les trente hommes qui le composaient y arrivèrent dans la nuit du 30 avril au 1er mai 1944.
Retirés dans le massif accidenté et quasi isolé de la forêt de Montarnu, ils pouvaient se croire enfin en sécurité. Or, un milicien d'Arleuf s'empressa de signaler leur venue à la Kommandantur de Château Chinon, et, emmenant deux Feldgendarmes dans son automobile, il les pilota vers les F. F. I. Mais la promenade tourna mal. L'un des policiers fut capturé et exécuté, et le second blessé à la tête.
Le lendemain matin, les Allemands dépêchèrent un camion et sept voitures sur le théâtre du combat. Les maquisards se trouvaient alors presque tous à Préperny. Six seulement d'entre eux étaient restés dans une cabane élevée au lieudit « Les Prés Moreau ». Le Capitaine Socrate était du nombre. Avec trois de ses compagnons, il eut le temps de s'enfuir, tandis que les deux autres (1) étaient massacrés après avoir lutté jusqu'à leur dernière cartouche, et que les six bûcherons, qui leur avaient offert leur abri, étaient menacés d'être fusillés.
Résigné à accomplir une étape supplémentaire pour dérouter les attaquants, le groupe du Capitaine Socrate reprit sa marche et s'arrêta dans le Bois des Corvées qu'il abandonna bientôt pour gagner un coin plus solitaire, sur les conseils de M. Marcel Gey, exploitant forestier et entrepreneur de transports de la commune d'Anost. Cet excellent homme, qui ravitailla quotidiennement le maquis en cette période critique, et lui amena des recrues, devait être perfidement dénoncé à la Gestapo de Chalon, par deux traîtres, dont le promoteur de la tuerie de Montaron (2).
En effet, le soir du 5 juin, M. Gey rentrait à son domicile, à Bussy, lorsque cinq miliciens, en civil, l'accostèrent pour lui demander de « remorquer leur voiture en panne », en fait, pour le livrer aux AlIemands qui les accompagnaient. Longuement torturé ; il fut abattu le 6 juin vers cinq heures trente, près de Saint-Hilaire-en-Morvan.
La mort de ce patriote, âgé de quarante-quatre ans, consacrait les exploits des collaborateurs qui. trois semaines plus tôt, avaient fait arrêter une quinzaine de personnes d'Anost y compris Mme Le Berger, femme du Capitaine Maurice (3).
La série des meurtres et des pillages provoqués, en premier lieu, par les complices de l'ennemi, allait desormais s'accroître.
Ainsi, le 11 juin, au cours d'une opération contre le maquis réinstallé en Reinache, après un séjour vers Ménessaire, la Wehrmacht pilla Lavault-de-Frétoy et rassembla une vingtaine d'otages, hommes, femmes et enfants sous le prétexte que des coups de feu avaient été tirés de l'une des maisons Quatre jeunes gens : Maurice Bourdelot, 25 ans, Henri Camous, 21 ans ; Philippe Devoucoux, 20 ans ; et « Marcel Bertrand », 23 ans, réfractaire de la région parisienne furent déportés à cette occasion.
Un mois plus tard, du 12 au 15 juin, de forts détachements allemands et russes, avec leurs auxiliaires miliciens, voulurent briser la ceinture défensive du camp Socrate. Ils s'y cassèrent les reins. Les résultats qu'ils obtinrent furent minimes et leurs pertes sévères. Les F. F. I. coupèrent la route Arleuf - Anost et refoulèrent toutes les troupes avec l'aide des renforts envoyés notamment par le Capitaine Serge (Drouhin). Néanmoins, Radio-Vichy diffusa une « information » suivant laquelle un maquis du Haut-Morvan avait été complétement exterminé dans la Forêt d'Anost.
Cependant, si les maquisards s'étaient assez facilement tirés d'un mauvais pas, de douloureux événements, attestés par quatre maisons brûlées, avaient attristé la commune qui comptait trois victimes : une jeune fille de l'Assistance âgée de 16 ans, et deux jeunes gens de 17 et 18 ans : François Basdevant (4) et André Feffer, élèves de la classe de Philosophie du Lycée Henri IV. Ces derniers furent soupçonnés, à tort, d'être des « terroristes », martyrisés comme tels et finalement achevés le 13 juillet à la Pommeraie, près de la Croix-de-Joux.
A ces noms faut-il ajouter celui de M. Albert Bigeard, 46 ans, secrétaire de Mairie, emprisonné à Chalon et ensuite expédié en Allemagne, pour avoir toléré l'apposition d'un papillon priant les habitants d'éviter de se grouper autour des véhicules de la Résistance ? Certainement hélas, car aucune nouvelle de son sort n'est parvenue à sa famille.
Après ces journées tragiques, le calme revint à Anost jusqu'au 27 juillet.
La veille, la 4e Section du Maquis Socrate, commandée par l’Adjudant-Chef Marquart, s'embusqua au Pommoy où elle tua ou blessa cinquante soldats faisant partie d'un convoi de camions, tout en ne déplorant elle-même qu'un mort — Corniaux, 18 ans, de Cussy-en-Morvan — et trois blessés dont l'Adjudant Marquart (5).
Cette affaire, semble-t-il, engagea la Wehrmacht à organiser un suprême assaut contre le camp. Celui-ci se révéla, une fois de plus, imprenable, malgré l'infiltration d'éléments conduits, à travers bois, par un traître, et le tir de mortiers et de canons. Les maquisards consolidèrent leurs positions de Rochemaçon, et, seul, le parc à voitures perdit quelques-unes de ses unités, d'ailleurs en mauvais état. Aussi, les 28 et 29 juillet, les Boches mirent-ils à sac le hameau de Bussy pour se consoler de leur échec.
Le 18 août, ils fusillèrent trois personnes d'Arleuf où plusieurs collaborateurs avaient été enlevés quelques jours auparavant par les F. F. I. : M. François Goujon, ex-prisonnier de guerre, âgé d'une quarantaine d'années, fut assassiné le premier, tandis que, se cachant dans un champ de pommes de terre, il se disposait à s'enfuir vers les Brenots. Puis M. François Boulle, 72 ans perdit la vie pour expier le crime de posséder un vieux revolver... qui appartenait peut-être bien à ses tortionnaires.
Le troisième cadavre fut, au Marault, celui d'un jeune homme de 22 ans, Robert Gantès. Comme un soldat s'apprêtait à le fouiller, il porta la main à une des poches de son pantalon afin de montrer qu'il ne s'y trouvait qu'une pierre à aiguiser. Ce geste incita l'Allemand — qui se crut probablement menacé — à lui tirer une rafale de mitraillette sans autre forme de procès.
Pour clore la soirée, ses comparses incendièrent la maison de M. Girard, maire suspendu de ses fonctions par Vichy.
Ce même après-midi, le Capitaine Socrate, trouva, lui aussi, la mort sur la route nationale 78. Ayant récemment dispersé toutes ses unités, en les répartissant par secteurs, il venait de quitter son P. C. vers quatorze heures, pour inspecter des embuscades dans les bois de Montarnu, lorsqu'à la sortie de la Selle-en-Morvan, à trois cents mètres à peine du village, sa voiture rencontra des camions ennemis roulant en sens inverse.
L'auto stoppa à trente mètres de la colonne qui ouvrit aussitôt le feu sur ses trois occupants. Le chauffeur, M. Joseph Niel, se tira seul indemne de cette aventure imprévisible. Son chef, grièvement blessé, expira bientôt, et Henriette, l'infirmière qui était également avec lui, succomba à Ouroux en dépit des soins prodigués.

Socrate disparu, l'histoire du maquis, bouleversé par tant de secousses, était presque terminée. Nous n'en dirons donc pas davantage à son sujet, et nous estimons que la plus belle et la plus émouvante conclusion que l'on puisse donner à ce chapitre, tient toute entier dans le récit de l'agent de liaison Pierre Ferrari, de la classe 1943, actuellement préparateur en pharmacie, et réformé temporairement en janvier 1946 pour :
Mutilation de la face par reliquats de fracture de la région angulaire droite et de la branche horizontale gauche du maxillaire inférieur.
Déviation à gauche de la mandibule.
Défaut d'engrènement des dents.
Cœfficient de mastication inférieur à 40 %.
Ce récit, Pierre Ferrari l'a intitulé lui-même: « Chasse à l'homme ».
« 9 août 1944 — (6). Ce matin, vers huit heures, par une pluie battante, je suis volontaire avec trois de mes camarades : Balafré (chef de groupe) , Bombonne (caporal) et Roger, pour accomplir une mission de ravitaillement à Moulins-Engilbert.
« Nous partons. En chemin, nous rencontrons Marc (Dufour) chef de la 2e section cantonnée près de la nôtre et trois de ses hommes qui vont également à Moulins.
« Nous les retrouvons dans cette localité.
« Visites chez les commerçants, sabotage de matériel allemand, contrôle d'identité et midi est vite arrivé. Nous avons faim. Après un frugal repas pris dans un restaurant place du Marché, je reste seul de ma section à Moulins.
« Assis sur un petit banc près de la boutique d'un fruitier, je devise gaiement avec des braves gens da pays, quand, soudain, je vois apparaître deux cyclistes boches qui, armés de leurs fusils, se dirigent à pied vers le restaurant ou mes camarades de la 2e section {inissent de déjeuner.
« Ils vont être surpris... que faire ? Je n'ai alors qu'une pensée: les prévenir du danger imminent.
« Sans réfléchir davantage, je tire mon pistolet de ma ceinture (un parabellum allemand), j'arme et fais feu sur l'ennemi.
« Les Boches, saisis, abandonnent leur machines au milieu de la chaussée et battent en retraite précipitamment, mais se ressaisissant bientôt, prennent position aux abords du restaurant et commencent un tir croisé.
« Derrière un poste d'essence que le hasard a placé là, je tire encore quelques balles. Abri bien précaire en vérité. Je suis à peine à trente mètres de deux Mauser qui portent à deux kilomètres. Je n'ai guère d'illusions. Je dois tôt ou tard succomber.
« Tout à coup, je ressens à la face un choc d'une violence extrême. J'ai l'impression que ma tête éclate. Le sang inonde mon visage. Mes yeux se brouillent. Je vacille. Vais-je déjà tomber ? Une balle entrée dans l'oreille droite vient de ressortir par la joue gauche. Dans un sursaut, je me raidis, les doigts crispés sur la crosse du parabellum, j'appuie de nouveau sur la gâchette, une fois, deux fois, puis c'est fini, le chargeur est vide.

« La fusillade fait rage, les projectiles sifflent toujours à mes oreilles. Je tâte en vain mes poches, mon deuxième chargeur et mes balles en vrac sont restés dans mon blouson au café, ma grenade défensive pendue à ma ceinture a dû rouler dans le caniveau, je ne la retrouve plus.
« Je n'ai qu'une issue, peut-être fatale, la fuite.
« Derrière moi, toutes les portes sont closes. Alors, sous un feu nourri, de toute la vitesse de mes jambes, je me mets à courir. Tournant brusquement à droite pour me dérober à la vue des Boches, j’avise une porte cochère. Je m'y engouffre tel un bolide. Une dame me fait en toute hâte monter dans son grenier, elle sort en refermant la porte à double tour. Je néglige la chaise-longue, l'oreiller et les pansements qu'elle a placés à ma disposition. Il me faut trouver une cachette plus sûre. A deux mètres du sol, au-dessus de la porte, un plancher étroit. Une traction, un rétablissement et je suis en place. Pas pour longtemps... J'entends des éclats de voix dans la maison, des bruits de bottes dans l'escalier. Je ne peux m'y tromper. Les Boches m'ont suivi à la trace. Les pas se rapprochent. Je me sens perdu. Manœuvrant une dernière fois la culasse de mon revolver, je constate qu'il ne reste pas même une balle pour moi. La mort ne me fait pas peur, mais ce n'est pas sans un frisson que je repense aux tortures endurées par mes camarades martyrs.
« Dans un éclair, toute ma vie défile devant mes yeux; mon vieux papa déjà si éprouvé par tant de malheurs, maman Jeanne si bonne, ma chère petite Yvette, tous mes amis, toute ma jeunesse heureuse et insouciante.
« Non. je dois tout tenter. D'un bond, je suis en bas, deux fenêtres ouvertes s'offrent à ma vue. Je me précipite vers celle de droite, j'ai déjà un pied sur le rebord.
« Dans la rue, une figure bestiale sous un casque hideux, un boche m'ajuste. Le coup part, une balle passe. Ouf ! il m'a manqué. Les bandits, ils cernent l'immeuble. La porte est secouée brutalement. Courant vers l'autre fenêtre, je l'enjambe et me voilà sur le toit glissant. Un instant je perds l'équilibre. Je vois le trottoir se rapprocher avec une rapidité foudroyante. Un peu abasourdi, je m'y retrouve à quatre pattes. Rien de cassé. Mais le Boche me guette. En une course désordonnée, mon pistolet maintenant inutile retenu à mon cou par un cordon de parachute, brinqueballant entre mes jambes, j'escalade clôtures, haies, murs de deux mètres avec une dextérité prodigieuse, pour atterrir dans un jardin, exténué et pantelant. Je me traîne dans un carré de betteraves qui me camoufleront un peu et là, plaqué au sol, mon visage baignant dans une mare de sang, crachant ma mâchoire par petits bouts, j'attends. Tout près les fusils-mitrailleurs crépitent. Des balIes perdues viennent s'aplatir sur le mur d'en face. Il en sera ainsi pendant des heures.
« Ma blessure me fait maintenant terriblement souffrir, j'ai la gorge en feu. J'éprouve au poignet gauche une douleur aiguë. Il est certainement fêlé. Le droit me fait aussi très mal.
« Soudain, je tressaille, j'entends des pas dans le jardin. Je me plaque davantage. La terre rentre dans ma bouche. A un mètre de moi, quelqu'un marche. Je risque un oeil, prêt à toute éventualité.
Ce n'est qu'un brave homme qui passe sans me voir.
« A demi-inconscient, mon attente se prolonge jusqu'a dix-huit heures. Le calme est revenu. Les Allemands seraient-ils partis ? Je n'ose espérer. Je suis inquiet du sort de mes camarades. Que sont-ils devenus ? Morts ?... Vivants ?...
« Au prix d'efforts surhumains où chaque geste, malgré moi, m'arrache un cri, je parviens à me relever. Tout maculé de sang, de sueur et de terre, les vêtements en loques, les cheveux hirsutes et englués, je me dirige en titubant vers la maison attenant au jardin. Amis ? Ennemis ?... Une jeune femme m'accueille en pleurant. Je suis sauvé.
« Mes quatre camarades le seront aussi »
Il y eut ainsi des milliers de Ferrari en France.
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(1) Hanat, né au Canada et Couture, de Crux-la-Ville.
(2) Le 10 juillet 1944, le maquis de Montaron, où cet indicateur s'était rendu après avoir déserté le camp Socrate, fut attaqué par 800 Allemands. Les F.F.I., complètement surpris. eurent plus de vingt tués ou fusillés parmi lesquels leur chef, le lieutenant Antoine Lacharme et ses deux fils.
(3) Elles furent incarcérées à Chalon-sur-Saône, puis expediées à Compiègne et libérées le 31 août à Péronne par l'armée américaine, sauf MM. André Baroin. plâtrier, 52 ans ; Georges Bourdelet, 66 ans ; Henri Dessertenne, cultivateur, 48 ans et Jean-Marié Pasquelin, forgeron, 54 ans, tous deportés en Allemagne. Seuls Mme Le Berger et M. Théophile Pasquelin furent relâchés au bout de quelque temps.
Avant leur départ d'Anost, les Boches interrogèrent et battirent les prisonniers dans la salle à manger de l'hôtel de M. Louis Guyard, inculpé d'avoir hébergé des maquisards. « Pas toujours les terroristes chez vous, un peu la Gestapo », lui dit-on.
(4) Fils de M. Jules Basdevants Vice-Président de la Cour de Justice Internationale, à La Haye.
(5) Ce sous-officier reçut 11 éclats de grenade et dut être hospitalisé à Caeuson.
(6) La veille avait eu lieu l'embuscade de la Tour, à Dommartin (60 morts chez l'ennemi).
11:45 Publié dans E. IIIème partie: Maquis du Nivernais et du Morvan | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note








Commentaires
Avez vous des renseignements sur le maquis Fours-Montaron?MERCI
Ecrit par : schmied | 18.02.2009
Mon grand-père a fait partie des premiers enrolés du maquis SOCRATE. Camille COUTURE dit "JEAN VALJEAN". Son frère (mon petit-oncle) dont vous parlez qui a été tué, a subi d'atroces mutilations, yeux crevés, ongles arrachés, il s'appelait AUGUSTE COUTURE ll était de LA MACHINE et non CRUX LA VILLE.
Ecrit par : COUTURE | 20.02.2009
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