26.02.2006

MORVAN, TERRE BRULEE

Planchez, Montsauche, Dun-les-Places, trois étapes douloureuses. un seul trait de feu et de sang.. déchaînement d’une fureur sauvage, sans borne. Les Allemands sont passés là. Mais revivons le drame.

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24 juin 1944. Premier épisode de ce film tragique. Le Capitaine Bernard reçoit vers quatorze heures la confirmation que deux camions ennemis transportant environ cinquante hommes, venus de Château Chinon à la suite d’une lettre anonyme parvenue à la Feldkommandantur de cette ville, occupent le bourg de Montsauche. Ayant installé un poste près des hôtels, les Boches surveillent la route N. l 7 bis et toutes les issues du pays, ne permettant à personne de sortir.

A 15 heures 30, d’accord avec le Capitaine anglais commandant le détachement de parachutistes, le Capitaine Bernard, dont le groupe ne comprend aussi qu’une cinquantaine d’hommes, décide de tendre une embuscade aux Allemands, lors de leur retour, sur la route de Montsauche à Château-Chinon, au lieudit « La Verrerie », à cinq kilomètres de Planchez.

A 21 heures, ceux ci quittent Montsauche, ayant pris quelques automobilistes et un motocycliste comme otages. A 21 heures 30, seize Français et huit Anglais, armés de quatre F. M., de mitraillettes lourdes, de fusils à répétition et de grenades, déclenchent leur attaque.

Le premier camion est contraint de stopper et s’enflamme. Aussitôt les Allemands s’égaillent aux alentours et durant une heure ripostent. Battus, ils laissent vingt cinq morts et de nombreux blessés (l). Un F. M., deux mitraillettes, dix sept fusils, trois revolvers, quatre cents cartouches et plusieurs chargeurs de fusils mitrailleurs sont récupérés. Malheureusement, le maquisard Jacques Chataigneau, fils du Gouverneur Général de l’Algérie, est tombé à côté du Capitaine Bernard. Trois civils Français du convoi sont blessés et soignés au camp. Trois prisonniers sont emmenés.

Le lendemain 25, à 13 heures, une colonne de douze à treize camions ayant fait un détour par Ouroux où furent tués M. Ravet Pierre, 76 ans, et son fi1s, Paul, 44 ans, ainsi que M. Nitzel Georges, 39 ans, arrive à Montsauche.

Toutes les maisons sont envahies par les soldats armés jusqu’aux dents, « la poitrine barrée de cartouches, ayant en mains couteau et mitraillette », nous dit M. l’Abbé Charrault.

(1) Certains réveillant la receveuse des Postes de Planchez en lui interdisant de parler, téléphoneront à Château Chinon.

Le Maire, M. Pernet, sommé par un officier de fournir dix hommes pour aller relever les morts de la Verrerie, obtient cependant que personne ne soit emmené. Et les Allemands partent seuls...

Nouvelle et rude bagarre. La section de l’Adjudant Massoulard lutte contre un effectif de cent vingt hommes.

Obligée de se replier, elle se retire vers 18 heures, non sans avoir infligé à l’ennemi de lourdes pertes - quatorze tués, dix blessés (1) - et s’être assurée un butin qui n’est pas négligeable : fusils, bandes de balles de mitrailleuses, grenades. Deux autres citoyens du Reich, abattus dans la journée aux Détrapis ne retourneront pas « in Germany ».

A Montsauche, deux fanions ont été plantés aux extrémités du pays. Les Allemands vont et viennent en vociférant et grommelant. Ils questionnent les habitants et s’étonnent de ne trouver que des femmes et que quelques hommes non mobilisables, les autres s’étant cachés dans les bois.

A 19 heures, un officier descend d’une voiture revenant de la Verrerie où s’élève un incendie. Il donne un ordre au Maire :

« Informez toutes les personnes de votre commune que toutes les maisons devront être évacuées dans un délai de trois quarts d’heure. Prescrivez-leur d’emporter des vivres pour deux jours ainsi qu’une couverture et de s’éloigner de deux kilomètres ».

(1) Premier bilan. En fait, la Verrerie a coûté 96 morts aux Allemands, selon leurs propres déclarations.

M Pernet déclare qu’il ne lui est pas possible d’avertir toute la commune. L’officier répond :

« L’agglomération du bourg seulement ».

Le garde champêtre annonce la triste nouvelle. Chacun s’en va, sauvant ce qu’il peut du désastre qu il pressent le coeur serré, car n’a t il pas lu, dans les journaux, payés par les nazis, que la politique de la terre brûlée serait pratiquée pour notre salut ?

« On va perquisitionner chez vous », disent les Allemands. Quelle perquisition ! Déjà le pillage s’organise et s’étend. La « razzia » boche commence, tandis que les gens s’enfuient, apeurés, tremblant de crainte. Leurs larmes coulent...

Bientôt, une maison brûle, puis une autre et une autre encore. Petit à petit, tout prend feu, grâce à une bonne provision de bombes plastiques apportées a cet effet. Montsauche rougeoie dans la nuit. Ce n’est plus qu’un immense et fantastique brasier. Les étincelles jaillissent sans arrêt, les flammes montent et descendent, les toits s’écroulent...

A 7 heures du matin, le 26, le clocher de l’église qui n’a même pas été respecté, ce qui n’étonne pas de la part des troupes de l’Antechrist (1) tombe à son tour. Agonie d’un pays !

M. Emery, 72 ans, inquiet du sort de son bétil, tente d’approcher de sa demeure. Il est fusillé par une sentinelle qui a grimpé sur un arbre, sans doute pour mieux juger du spectacle.

(1) Voir : Les prophéties de la Fin des Temps, par Marcel Hamon (La Nouvelle Edition).

 

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MONTSAUCHE : Intérieur d’une maison
(Photo Mirland, Saulieu)

Le 27, chacun peut enfin rentrer pour ne retrouver de son chez soi que des pans de murs, des cendres, des ferrailles tordues. Seules la poste et la gendarmerie restent intactes ainsi que la maison d’un collaborateur. Il est très vraisemblable de supposer que ces immeubles n’ont été épargnés que aprce qu’il n’en a pu être autrement, pour la seule raison que les « munitions » étaient épuisées.
La maison du collaborateur porte d’ailleurs les traces d’un commencement d’incendie.

Au total, soixante dix huit locaux d’habitation, quatorze bâtiments d’exploitation agricole, vingt-huit bâtiments à usage commercial, onze ateliers artisanaux ont été détruits au cours de cette nuit de cauchemar et d’enfer. Le nombre des sinistrés s’élève à trois cent deux.

 

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MONTSAUCHE : Garage de la Gare et annexe de l’Hôtel Mariner

 

(Photo Mirland)

25 juin. Une autre scène semblable à celle de Montsauche se déroule à Planchez. C’est la fête du pays. Personne ne pense que cette fois, elle finira mal et que la gaîté fera tout à l’heure place au plus sombre désespoir.

Tout à coup, à la fin de l’après-midi, grand émoi. Les Allemands sont là. Ce n’est pas bon signe. Les voici qui interpellent le Maire, M. Monin. Même échange de paroles qu’au chef lieu de canton : « Le pays doit être vidé de ses habitants dans un délai trois quarts d’heure ». Il est inutile de discuter et d’insister pour savoir quelle est la cause de ce que nous appellerons un ultimatum. L’officier teuton se borne à faire remarquer que « l’aiguille tourne ». Les gens iront « rejoindre les terroristes ».

Il faut se dépêcher, partir au plus vite avec quelques maigres ballots, lâcher les bêtes qui sont dans les écuries.

Deux vieillards, M. et Mme Parthiot, 82 et 79 ails, étant restés chez eux, les vandales s’en aperçoivent et les prient de quitter les lieux immédiatement à moins qu’ils ne préfèrent aller dans l’autre monde. Proposition bien allemande. L’ennemi a certainement envie de faire partir ses fusils. Il se rattrapera à Dun les Places où il donnera libre cours à sa soif de sang. En attendant, il aura une victime toute trouvée en la personne de M. François Thibault, 55 ans, de la Gutteleau, cantonnier retraité que soutiennent des béquilles, ancien combattant de 14, de l’Armée d’Orient.

Une vingtaine de Boches ont déchargé des caisses dont ils vont se servir, ils prennent des bombes incendiaires. Quelle vision ! Les maisons sont évidemment visitées avant d’être brûlées. Les Allemands sont méthodiques et ils procèdent par ordre. Quand ils ont choisi les articles qui leur conviennent, ils allument les mèches.

Des bois, la mort dans l’âme, les habitants assistent à l’incendie qui crépite et dont la lueur et la nouvelle se répandent au loin.

 

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 Planchez
(Photo Collot, Service de Recherche des crimes de guerre. Dijon.)

 

Le lendemain, le premier homme qui ose revenir dans le bourg, au lever du soleil, est M. l’Abbé de Chabannes. Il se rend à l’église qui ici demeure debout au milieu des ruines. Est il prudent d’y rentrer ? Plusieurs questions viennent à l’esprit de M. le Curé - que nous remercions de son témoignage – N’y a t il pas d’engins explosifs à la poignée de la porte ou sur la cloche ?... Non, voici que cette dernière tinte... O lugubre Angélus !...

Les gens commencent à affluer et essayent de sauver le four et le fournil du boulanger. L’oeuvre de destruction est terminée. Le village achève de se consumer. Ici on compte cinquante deux maisons en ruines (l) et cent quatre vingt deux sinistrés. Les habitations qui n’ont pas été touchées sont celles où les mèches ont fait long feu (2).

(1) Dont les écoles, la mairie, la poste, le presbytère, quatre hôtels restaurants, deux épiceries, etc .

Deux immeubles dont l’un au Lassas, furent dynamités.

(2) Les Allemands se sont servi en plus de leurs bombes incendiaires, des bombes d’aviation françaises datant de 1927. Signalons à leur décharge (!!) qu’ils déposèrent dans un jardin attenant à la maison où ils les avaient découverts, deux paquets destinés à un de nos prisonniers.

M. Leon Basdevant, 46 ans, a fait preuve d’une courageuse et noble attitude en s’offrant à être fusillé peur sauver Planchez, après avoir donné l’argent qu’il portait sur lui à l’officier qui le renvoya.

25.02.2006

« JE REGARDE LA MORT EN FACE... »

Dans la nuit du 10 au 11 janvier 1942 une bombe fut lancée par des patriotes sur la Soldatenheim de Dijon. Elle n’éclata pas, et ne fit, par conséquent, aucune victime. Cependant, les Allemands, secondés hélas ! par des Français traîtres, les policiers Marsac, Gauthier et Gillot, allaient, en représailles, commettre l’un des crimes les plus odieux que l’on puisse imaginer en fusillant cinq jeunes gens : René Romenteau, Pierre Vieillard, René Laforge, Jean Jacques Schellnenberger, dit Jean Coiffier (1) tous élèves maîtres à l’école Normale d’instituteurs de Dijon, promotion 1939-42 ; et Robert Creux qui remplaça le cinquième normalien, Jouannaud, celui ci ayant bénéficié d’un non lieu trois jours avant l’exécution (2).

(1) Beau fils, de souche morvandelle, du poète Louis Coiffier. Ses oncle et tante, M. et Mme Reviriau et Mlle Guyot, sont respectivement instituteurs à Lormes et à Corancy.

(2) Robert Creux fut pris parce que son frère Jean, condamné à un an de prison en 1941 pour menées communistes, s’était évadé de l’hôpital où il était en traitement. Jean, chef de la Résistance du département de l’Aube, fut cependant fusillé plus tard, le 19 avril à Troyes, à la suite d’une dénonciation.

René Romenteau, de Blaisy Bas, fut arrêté le 14 janvier dans sa classe à Semur en Auxois où l’Académie l’avait envoyé effectuer un stage d’un mois. Le 16, Jean Schellnenberger était également arrêté dans sa classe aux Laumes. Emmenés à Dijon et remis à la Gestapo, ils furent rejoints, le 20, par Pierre Vieillard, de Dijon et René Lafarge, d’Arnay le Duc (1).

Quel prétexte invoqua t on ? On allégua qu’une feuille ayant trait à la fabrication des explosifs avait été trouvée dans le livre de chimie de l’un d’eux, puis qu’ils avaient distribué des tracts... Simples motifs exposés par l’ennemi et ne reposant sur aucune preuve absolue.

En prison, tous se plaignirent du manque de nourriture. Leurs parents, ou des amis dévoués réussirent, non sans peine, à leur faire parvenir quelques colis (2).

« Merci de tout coeur, prévenez ma soeur de ne pas trop s’en faire. J’ignore le temps que je serai ici. Je pense être jugé et repasser aux autorités françaises. On meurt de faim ici », dit René Laforge dans un petit mot qu’il réussit à passer en fraude.

(1 ) A 10 h. 45, deux civils vinrent chercher ce dernier à l’école Dijon Tivoli. Le plus âgé, parlant avec un accent allemand très prononcé, présenta au directeur, M. Guyot, une carte de la police de sûreté française. En sa présence, ils informèrent le Jeune homme qu’ils désiraient perquisitionner dans sa chambre. Une automobile, au volant de laquelle se tenait un Allemand, attendait à la porte de l’école...

(2) Ainsi, Robert Creux ne fut autorisé à recevoir des paquets qu’un mois après son arrestation qui se produisit le 13 janvier. Sa cause devait être défendue par un avocat le 7 mars.

De son côté, Jean Schellnenberger, qui resta au secret (certainement considéré comme juif à cause de son nom), traça à l’intérieur d’une chemise et à la pâte dentifrice, probablement avec une dent de peigne, les lignes suivantes :
« Suis en bonne santé, malgré la faim. Ignore pourquoi défendu recevoir à manger. Tiendrai le coup. Bon moral. Ne vous bilez pas trop pour moi. ça ira. Bientôt jugé. Vous aime. Bons baisers à toutes et à tous ».

« Le 10 janvier 1942, un attentat au moyen d’engins explosifs a été commis contre le foyer du soldat allemand à Dijon.

« Le 27 janvier, à Montceau les Mines, un soldat allemand a été tué d’un coup de feu par des éléments communistes.

« Le 29 janvier, à Montchanin les Mines, un douanier allemand a été grièvement blessé à coups de revolver, par des criminels appartenant aux mêmes milieux.

« En représailles de ces lâches attentats, l’exécution d’un certain nombre de communistes et juifs, considérés comme solidaires des coupables a été ordonnée ».

Der Chef der Mil. Verw Nordostfrankreich

Avertis de leur sort vers quinze heures, les quatre Normaliens et leur camarade Robert Creux, déclarèrent à l’officier interprète Meyer : « Nous sommes fiers et contents de penser que nous mourrons pour notre Patrie ». Profitant de la complicité de leurs gardiens, ils convinrent de leurs cris avant la minute suprême : « Vive la France ! Vive la République ! Vive le Communisme ! »

Jean Schellnenberger communiqua à Pierre Vieillard. ce billet admirable de stoïcisme, d’une écriture au crayon énergique et nette : « Mon vieux Vieillard, c’est fini. Adieu, Sois courageux, nous ne souffrirons pas. Tue mouches » (1).

Avant d’être conduits vers le poteau de la butte du champ de tir de Montmuzard, ils rédigèrent tous une lettre d’adieu à ceux qui les aimaient. Les Allemands conservèrent ces lettres, sauf celle de René Laforge (2) qui, tellement atterré, ne pouvait se résoudre à écrire, lorsqu’ayant été forcé par le prêtre d’accepter une dernière cigarette, il se ressaisit et s’adressa en ces termes aux amis de l’une de ses soeurs, Mme Suzanne Camusat :

« Chers Amis,

« C’est à vous que j’écris en dernier lieu parce que je n’ai pas le courage d’écrire à Arnay. Je vais mourir aujourd’hui quoique étant innocent et m’étant toujours efforcé de faire le bien dans ma vie,

« Vous irez à Arnay, vous leur donnerez cette lettre et vous leur direz que mes dernières pensées ont été pour eux, pour Suzanne, pour Mimile, et surtout pour le cher petit Guy (l) que j’aimais tant. Je voudrais qu’on lui parle souvent de moi quand il sera grand. J’ai pensé aussi à vous, chers amis, qui avez tant adouci mes derniers jours. Vous direz aussi à Auxonne, à Lucienne et à Jeannot, et à Belan, à Suzanne, Jean et Jeannine, que je pense tendrement à eux. Je pense aussi à ceux d’Epinac. Je suis consterné pour mes frères Henri et Fernand prisonniers, vous leur laisserez ignorer ma mort jusqu’à leur retour.

(1) Sobriquet d’Ecole Normale.

(2) Elle n’arriva à ses destinataires que le l7 juillet. Toutes furent expédiées à Paris au service de Schtulmpnagel, par celui qui avait prescrit l’execution : Losch, conseiller administratif de guerre avocat à Stuttgart.

« Je suis très pauvre, mais tout ce qui m’appartient, je désire que Suzanne, à Arnay, en hérite pour Guy plus tard ; argent et mes livres que j’aimais tant.

« Mes dernières volontés sont que vous ne me pleuriez pas trop, tous.

« J’aurais aimé que mon corps repose dans le cimetière d’Epinac près de mes parents, mais je sais que c’est impossible.

« Vous irez dire aussi à mon Directeur d’Ecole Normale, que je suis mort courageusement. comme il sied à l’homme qu’il avait formé. Dites lui adieu tendrement de ma part.

« Je crois que l’heure approche. Je suis en train de fumer ma dernière cigarette. Je regarde la mort en face et je n’ai pas peur.

« Je vais mourir en catholique, mes parents étant morts ainsi. La confession me permettra d’ailleurs de résumer ma vie et de la revivre un peu.

« Je vous embrasse ainsi que toute la famille, très, très tendrement.

« René Laforge ».

(1) Son neveu.

René Romenteau mourut le premier à 18 h. 02 ; Pierre Vieillard, à 18 h. 12 ; René Laforge, à 18 h. 20 ; Jean Schellnenberger, à 18 h. 29, Robert Creux, à 18 h. 40.

Ecole Normale - Education communiste - Pour servir d’exemple.

Voilà la saule raison de ces assassinats, fournie par l’aumônier allemand. Et les meurtriers ordonnèrent que leurs corps ne reposent pas l’un prés de l’autre. Et ils eurent l’audace de leur rendre les honneurs mitaires. O atroce ignominie !

* * *

7 mars 1942 1er novembre 1944 : Après deux années sanglantes au cours desquelles des centaines et des centaines de Guy Moquet et de René Laforge tombèrent vaillamment. Crânement, pour que la France revive, pour nous préparer, selon l’inoubliable expression de Gabriel Peri « des lendemains qui chantent », ce fut enfin sans crainte que la foule dijonnaise, put en cette fête des morts, rendre un dernier hommage solennel à ces héros, enterrés à la fosse commune, où elle n’avait jamais cessé de déposer malgré tout, fleurs, couronnes, cocardes tricolores.

M. Uriot, Directeur de l’école Normale, se faisant en cela l’interprète de l’émotion étreignant tous les coeurs, prononça ce discours :

« C’est une minute émouvante que celle ci. Jamais depuis l’affreuse tragédie du 7 mars 1942, nous n’étions venus librement au jour de la Toussaint, sur la tombe de nos élèves : Laforge, Romenteau, Schellnenberger, Vieillard.

« Ils appartenaient à la dernière promotion de l’école Normale. Ils avaient vingt ans, l’âge où dans les natures riches, retentit jusqu’au profond de l’être, l’appel si troublant de la vie ; l’âge des élans généreux et des enthousiasmes passionnés ; l’âge où, résolument, Ies jeunes se tournent vers l’avenir qu’ils construisent en un beau rêve, impatients d’entreprendre, de lutter, de se dévouer.

« Ils avaient vingt ans. Et je pense aux dernières semaines, à l’arrestation brutale, à l’instruction menée dans le mystère et le secret, aux brutalités et aux tortures multipliées, à l’horrible détention dans le silence d’une morne cellule où rôde invisible et présente, la Mort. Déjà commence le martyre. Ces jeunes gens, des enfants encore vivent retranchés du monde, mal nourris et mal soignés, isolés de leurs parents, de leurs familles, de tous ceux qu’ils aiment et qu’ils ne reverront plus. Alors, ils se montrent des hommes, car ce sont des vertus hautement viriles que leur calme, leur résignation simple, leur endurance, leur courage tranquille.

« Souvent, j’ai tenté de revivre le dénouement d’épouvante. Sans même un simulacre de justice, arbitrairement, les bourreaux choisissent les victimes et leur annoncent la décision fatale. Est ce désespoir ? lamentation ? pleurs et suppliques ? ou révoltes et injures ? Nous le savons avec certitude : Schellnenberger souhaite courage à son camarade Vieillard, René Laforge écrit la lettre que vous savez, épanchement d’une délicate tendresse dans une sérénité souveraine.

« Et voici les paroles de L’homme : « Je regarde la mort en face et je n’ai pas peur ».

« Devant le peloton des tueurs, soyons en sûrs, ils portèrent la tête haute, leur pensée dernière fut pour les êtres qu’ils chérissaient et leur dernier cri pour offrir le don sans égal d’eux mêmes, de leur chair et de leur sang, de leur magnifique jeunesse, riche de promesses et d’espoirs infinis. Ils entrèrent debout dans la mort.

« Le temps passe. La douleur des mères, des parents, des amis, reste poignante, mais un sentiment de fierté, grave et fort, redresse les fronts et brille dans les regards. Déjà, ces jeunes nous font la leçon, nous donnent leur exemple et, selon le mot du penseur, lancent l’appel des héros. Bientôt, dans notre école retrouvée. un monument gardera leur mémoire, mais nous ne ferons pas assez, si, au fond de nous, fidèlement, pieusement, nous n’entretenions vivante, la flamme du souvenir. Dans le drame sanglant où notre France se trouve engagée tout entière, ceux ci ont tenu leur place, ont joué leur rôle, se levant contre l’oppresseur affrontant tous les dangers, prêts à tous les sacrifices. Et d’un coup, devant la mort, ils ont atteint les sommets de l’héroïsme et de la grandeur ».

Le 14 décembre 1944, ils furent exhumés pour être inhumés côte à côte. En cet ultime adieu et parmi les nombreuses personnalités qui prirent la parole, Monsieur le Docteur Roclore exalta leur mémoire d’une manière vibrante :

« Ce que fut leur sacrifice suprême, ce fut celui de milliers et de millions de Français elui, suivant leur sillage de gloire, acceptèrent d’arroser de leur sang cette terre de France pour qu’elle puisse un jour redevenir libre et poursuivre son immortel destin.

« Mais ceux ci furent les premiers... et ils nous montrèrent que pour se manifester, l’âme française n’avait pas besoin d’attendre la maturité des corps... et le long frisson d’horreur qui parcourut les populations de nos villes et de nos villages à la nouvelle brutale de cette sanglante tragédie, atteignit son paroxysme lorsque furent connus les âges de nos malheureux camarades...

« ... Ce jour là, serrant silencieusement les poings et ignorant tout d’eux, mais sachant seulement pourquoi ils étaient morts, nous fûmes quelques uns qui nous sommes juré de les venger un jour et de suivre leur magnifique exemple.

« La Résistance dans nos régions est née de leur sacrifice et nous pouvons dire que ces jeunes furent les pionniers qui entraînaient dans leur sillage de gloire tous ceux qui n’acceptaient pas, qui n’accepteraient jamais que notre Patrie disparaisse de la carte du monde.

« L’heure est venue avec la Libération, de dire bien haut que c’est grâce à ceux que nous pleu. rons aujourd’hui que nous avons pu voir nos trois couleurs flotter de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre Dame, puis jusqu’aux monuments de notre capitale bourguignonne.

« Et maintenant, nous pouvons vous pleurer, nous avons le droit de nous tourner vers vos familles éplorées et leur dire que votre sacrifice n’a pas été vain et leur demander de rechercher dans le sublime de votre mort, la consolation ou tout au moins atténuation de leur immense chagrin.

« C’est grâce à vous, nos camarades tombés tout le long de ce douloureux chemin de croix, c’est grâce à vous si aujourd’hui nous pouvons penser et respirer librement

« Qu’ils me soit permis, au nom du Comité Départemental de Libération et au nom de tous ceux qui ont combattu, qui ont souffert et qui souffrent encore dans leur chair et dans leur coeur, d’apporter à vos familles en deuil toute notre sympathie.

« Dormez en paix. Vos sacrifices n’ont pas été vains. Grâce à vous la France renaît dans sa grandeur et son indépendance ».

* *

Oui, dormez en paix, René Romenteau, Pierre Vieillard, René Laforge, Jean Jacques Schellnenberger, Robert Creux. C’est à vous que pensent tous ceux qui lisent les vers de l’immortel Péguy :

« Heureux ceux qui sort morts en une juste guerre ;
Heureux les épis lourds et les blés moissonnés ».



AVERTISSEMENT

Nous avons dû ici encore, nous borner à ne noter que quelques faits saillants. D’autres localités par exemple Comblanchien, et ses quarante maisons détruites, Saint Yan et ses quatorze victimes, dont une vieille femme presque nonagé­naire qui périt dans les flammes dévorant sa demeure, ont été plus ou moins anéanties par ceux qui se vantaient de donner « la liberté dorée », c’est à-dire la mort (1). Pour sa part, le Nivernais a été effroyablement touché. En soixante douze heures, trois communes voisines, Planchez, Montsauche et Dun les Places, ont vu s’abattre sur elles la désolation et la ruine en totalisant vingt neuf fusillés et plus de cinq cent cinquante sinistrés.

(1) Déclaration d’un chef S.S. à Fritz Wagner Maître chaudronnier. Extrait du rapport de ce dernier au Tribunal de Bühl en Bade, le 22 novembre 1945, à propos de l’exécution de huit résistants : MM. Jean Barnet, garagiste à Arnay le Duc ; Joseph Joblot, de Fresse (Haute Saône) ; Joseph Moncel, de St Etienne-­des Ouillères ; Raymond Pader, de Paris ; François Robe et Jean Serruau, d’Autun ; Roger Rougeot, de Lucenay, et François Roux, de Chroges.


15.02.2006

Les Partisans perdent celle qui a composé leur hymne

Née en Russie le 30 octobre 1917 qu’elle quitte pour la France au début des années vingt et surnommée la "troubadour de la Résistance", la chanteuse et guitariste d'origine russe Anna Betoulinski alias Anna Marly, est décédée mercredi 15.02.2006 , à l'âge de 88 ans en Alaska, où elle résidait .

Elle avait composé la musique de l'hymne des maquis, le bouleversant "Chant des Partisans".

Fin 1942, Anna Marly gratte quelques accords tout en composant les paroles d'un chant en russe "d'une forêt à l'autre la route longe le précipice où le corbeau ne vole pas", un chant "sorti de (ses) entrailles. La musique du "Chant des partisans" est née.

Début 1943, lors d'une soirée à Londres, elle l'interprète en russe, accompagnée de sa guitare, devant Henri Frenay, l'un des dirigeants de la Résistance, et deux jeunes journalistes-écrivains, Joseph Kessel et Maurice Druon. Kessel, qui parle russe, est bouleversé par les paroles et la mélodie.

Avec son neveu Maurice Druon, il écrit sur un coin de table les paroles "Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines...". "Le Chant des Partisans" est né.

La mémoire collective a davantage retenu les noms des auteurs des paroles françaises de ce chant national, Joseph Kessel et Maurice Druon.

Sifflé comme indicatif de l'émission de la BBC "Honneur et Patrie", puis comme signe de reconnaissance dans les maquis, "Le Chant des Partisans" était devenu un succès mondial et Anna Marly l'a chanté dans le monde entier.

Le 17 juin 2000, Anna Marly avait participé à un hommage à Jean Moulin et chanté au Panthéon, avec le Chœur de l'Armée française, le "Chant des Partisans" à la veille du 60ème anniversaire de l'Appel du 18 Juin 1940 du général de Gaulle.


Elle a raconté sa vie dans un livre, "Anna Marly, troubadour de la Résistance" (éditions Tallandier/Historia), publié en 2000.


CD Les chants de la Résistance et de la Libération

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