12.05.2006
CONCLUSION
Nous avons seulement effleuré un vaste sujet et nous regrettons vivement que le temps et les moyens nous aient manqué pour écrire un livre reflétant véritablement le dur labeur des maquisards bourguignons et nivernais. Car si le Charollais, le Morvan et l’Auxois contribuèrent puissamment à briser nos chaînes, maillon après maillon, l’Autunois, l’Auxerrois, le Châtillonnais, le Dijonnais, le Duesmois, le Louhannais et le Sénonais apportèrent, eux aussi, leur « eau » au moulin de la Résistance qui broya l’ivraie allemande.
Ces chroniques — modeste bouquet de gloires représentent cependant la somme de toutes les énergies et de tous les héroïsmes de vingt mille F. F. I. ou F. T. P. Leurs éclatantes victoires ravisèrent les couleurs de notre Drapeau sur les champs de bataille. Elles démontrèrent péremptoirement aux chefs de la Wehrmacht qui croyaient peutêtre au mythe de la dégénérescence française, cher aux théoriciens racistes, que nous n’étions pas encore mûrs pour l’esclavage.
Chacun de nos « Soldats en Sabots » fit reculer l’ « invincible » fantassin d’Outre-Rhin, armé de pied en cap. Entraîné dans son élan par un grand idéal de justices il entendit l’écho de cet émouvant testament d’un Combattant de 1914 s’adressant ainsi à ses enfants :
« Mes chers petits, lorsque vous verrez, dans la rue, un papa marcher en tenant, par la main droite, une petite fille, et, par la main gauche, un petit garçon, bien serrés contre lui, dites-vous : Voilà le papa que nous avions. Il est mort pour que nous puissions continuer à vivre en bons Français. »
Fidèles à cet exemple, les fils de France ont été dignes de leurs Pères. Dans cette reconquête de la liberté, et pour la naissance d’une ère de paix, bon nombre d’entre eux sont restés en chemin, épuisés au fond des cachots et des camps de concentration, fauché sur les tertres ou au creux des carrières, ou ont agonisé au milieu des bleuets, des marguerites et des coquelicots émaillant leurs plaines ou leurs montagnes natales âprement défendues. Afin de ne pas trahir les martyrs qui menèrent une lutte sacrée, il faut que notre union demeure indissoluble. De la terre saturée du sang versé par tous les hommes de bonne volonté, doit jaillir la source pure de la concorde entre les Nations.
Mhère (Nièvre), Janvier 1947.
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CRIMES DE LA GESTAPO
Trois des crimes commis par la Gestapo de Chalon-sur-Saône, dont le chef était le féroce Kruger, de Posen, touchent de près le Morvan. Ce sont les assassinats de M. l’Abbé Bornet et de MM. Henri et Jean Dollet. Voici les faits dans l’ordre.
Fin mai 1944, une nouvelle qui causa beaucoup de consternation se répandit comme une traînée de poudre dans la petite commune de Glux, bien connue des excursionnistes qui y admirent le modeste berceau de l’Yonne capricieuse. M. l’Abbé Camille Bornet, 48 ans, Curé de la paroisse, desservant Saint-Prix, Officier de réserve, prisonnier des deux guerres — il était revenu à Glux en 1942 — très aimé pour son extrême affabilité, avait été arrêté par la Gestapo à la suite d’une dénonciation perfide, où il fut étiqueté « terroriste » pour avoir porté la communion à des maquisards.
Tout d’abord emmené à Nevers d’où il fit connaître cette dénonciation à sa mère par un petit mot qu’il lui adressa le 2 juin, deux jours après son incarcération, et dans lequel ils s’en remettait à la Providence en disant simplement : « Que la volonté de Dieu soit faite », il fut transféré le 6 à Chalon-sur-Saône (l). Le 9, les Allemands informèrent le surveillant-chef de la maison d’arrêt que M. l’Abbé Bornet s’était donné la mort en se pendant dans sa cellule. S’en étant aperçus, ils l’avaient dépendu, mais en vain. Il était décédé après quarante-huit heures d’une très douloureuse agonie.
Cette thèse qu’il est impossible d’admettre apparaît en réalité entièrement cousue de fil blanc, les bourreaux n’étant pas à un mensonge près. Un premier témoignage, celui d’un surveillant alsacien qui fut seul autorisé par le soldat allemand infirmier à s’approcher du corps du malheureux prêtre, déclare formellement qu’il a vu M. l’Abbé Bornet « râlant, une mousse sanglante aux coins de la bouche, mais qu’il n’a pas remarqué le sillon de strangulation qu’il aurait dû avoir s’il s’était véritablement pendu ».
Un second témoignage, provenant d’un ancien co-détenu des Allemands éclaire cette affirmation en révélant que le matin même, M. l’Abbé Bornet avait été interrogé par la Gestapo. On sait ce que cela veut dire. Le prétendu suicide est une sinistre mise en scène pour faire excuser un massacre. Le même témoin ajoute que leur victime est restée sans aucun soin : « Si M. l’Abbé Bornet avait été conduit à l’hôpital et soigné convenablement, il ne serait pas mort ».
N’est-ce pas accablant pour les soi-disant « surhommes »?
Ceux-ci se conduisirent aussi « brillamment » le 19 août 1944 à Luzy. La veille, un de leurs convois avait été attaqué à la Goulette, sur le territoire de la commune de Millay. En représailles, ils détachèrent un groupe de la garnison d’Autun et s’étant présentés chez le Maire de Luzy, le Docteur Henri Dollet, 48 ans, ils l’avertirent qu’ils le prenaient comme otage et qu’ils allaient incendier une vingtaine de maisons.
Le Docteur Dollet parvint à les détourner de cet acte de banditisme. Pendant son interrogatoire, son fils Jean, âgé de 19 ans, étudiant en médecine, qui se trouvait hors de la demeure de ses parents et s’apprêtait à y rentrer, vit celle-ci cernée par les soldats. Affolé, il s’enfuit en courant. Les Allemands, le rattrapant, l’arrêtèrent à son tour.
Prétextant que la Mairie de Luzy était en relation téléphonique constante avec le maquis voisin, ce qui était faux, le Docteur Mollet et son fils emprisonnés primitivement à Autun, furent transportés à Chalon.
Le 26 août, les habitants de Fragnes et de Mellecey à quelques kilomètres de la ville, entendirent des fusillades. Les meurtres venaient d’être perpétrés, il est navrant de le dire, par des Miliciens. En effet, ceux-ci depuis trois ou quatre jours, accompagnaient les agents de la Gestapo se dirigeant vers le quartier allemand pour ressortir quelques instants après avec leur cortège de martyrs. Il y en eut ainsi cinquante qui tombèrent presque à la veille de la libération (2).

(1) Ainsi que M. Emile Blanchot, 40 ans, menuisier.
(2) Le jeune Dollet blessé à la cuisse fut abattu d’une rafale de mitraillette dans la nuque en tentant de se relever
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11.05.2006
QUARANTE‑HUIT HEURES D’EPOUVANTE A DUN-LES-PLACE
26 juin 1944 : une date que les Morvandiaux et les Nivernais n’oublieront jamais.
La soldatesque nazie, ivre de fureur, après avoir incendié la veille Montsauche et Planchez, va assouvir sa rage de brute déchaînée sur le bourg de Dun‑les‑Places. Dun‑les‑Places, un pays bien tranquille, bien paisible, à l’ombre de sa merveilleuse petite basilique qui sera bientôt le théâtre d’un affreux massacre et verra son clocher mutilé par les obus.
Au début de l’après‑midi, la nouvelle se répand que les Allemands occupent Saint‑Brisson. Les gens s’affolent et se sauvent ou se préparent à partir en prévision du pire. Tous n’en auront pas le temps. Vers 15 heures les premiers éléments ennemis venant de Montsauche débouchent sur la place. Parmi eux, se trouvent des Cosaques. Autocars, camions, conduites intérieures, motocyclettes pétaradent. Les Boches stoppent et pénètrent dans les maisons, commencent à fouiller celles‑ci pour y chercher les « Terroristes ».
Trois d’entre eux emmènent à l’Hôtel Blandin, le Maire, M. Emery, marchand de vins, et M. Raoul Brichet, instituteur du Pas-de-Calais, réfugié chez ce dernier avec sa femme et ses deux enfants, âgés de 15 et 8 ans. Son petit Jean s’écrie en pleurant : « Ils vont tuer mon papa ». Cependant un officier, très aimable pour la circonstance, examine les cartes d’identité des deux hommes et les relâche. Finalement les soldats qui ont également arrêté, puis relâché M. Châtelain fils et M. Maurice Dirson, de Mézoc‑le‑Froi, et blessé sur le Mont Velin, alors qu’il s’enfuyait, M. Paul Pichot, boulanger (l), repartent en direction de Vermot, premier but de leur expédition. Mais ils ne s’en vont pas seuls. Ils encadrent des chauffeurs de la Société France‑Route, de Paris, MM. Louis Dardenne, 34 ans, Fernand Deregard, 37 ans ; Raymond Marcheron, 24 ans et Jean Sandrini, 35 ans, radiologue, prisonnier libéré, arrivés à Dun depuis quelques jours. Enchaînés durant vingt‑quatre heures dans un pré, ils auront la gorge tranchée le 27 en compagnie de deux jeunes gens : MM. Comméat, macon, et Girard, mécanicien-frigoriste, âgés de 23 et 21 ans.
Vers 17 heures 30, Verts‑de‑Gris et F. F. I. sont aux prises. Des camions tombent dans un piège de mines. La fusillade est nourrie. Comme on l’a vu, elle sera vive jusqu à 20 heures et se prolongera tard dans la nuit. Un Russe ayant violé une fillette de 14 ans et tenté d’abuser d’une jeune femme dont le bébé sera battu, sera, sur l’ordre d’un officier passé par les armes sur un tas de fumier. MM. Grillot et Petit recevront de nombreux coups de crosse. Douze maisons seront incendiées, parmi lesquelles le Château de Vermot, hôpital de la Résistance.
Au Vieux‑Dun, une habitation sera également brûlée. Mais ceci n’est rien, si l’on peut hélas s’exprimer ainsi, à côté de ce qui se déroule à Dun même. Vers 20 heures 30, de nouvelles troupes arrivent de Montsauche. Tous les hommes se trouvant dans le bourg sont rassemblés près du porche de l’église (2).
La pluie se mettant à tomber, Mme Brichet porte un pardessus à son mari, ainsi qu’à M. Marin, domestique chez M. Emery. Elle va se procurer celui de M. Tournois dont la femme questionne un officier : « J’ai déjà perdu mon père à la guerre de 1914. Vous n’allez pas tuer mon mari ? Cynique, l’officier répond : « Nous accomplirons notre devoir ». M. Emery, interrogé, affirme que les habitants se sont toujours bien conduits avec les soldats et qu’il n’y a pas de résistance dans le pays. Il est autorisé à rentrer chez lui.
Des Allemands sont montés au premier étage de sa maison et ont relevé les stores des fenêtres. Dans quel but ? Leur intelligence en matière de crimes est fertile. Ils vont tout simplement jouer une terrible comédie pour faire valider leur conduite. Une bataille entre soi‑disant maquisards et la Wehrmacht va se livrer au coeur du pays. En fait, cet engagement est monté de toutes pièces, de connivence avec d’autres troupes qui apparais sent par la route de Saulieu.

Subitement, le combat éclate, des coups de canon sont tirés. Instants tragiques. M. Emery, sa femme, Mme Brichet et ses deux enfants qui prient, sont descendus à la cave avec Mme Marin et son fils, âgé de sept ans, et attendent, avec angoisse, comme les autres gens du bourgs la suite des événements. Combien les Boches sont‑ils maintenant ? Peut-être deux mille. Ils fourmillent partout, terminant leurs opérations de pointage des hommes, conduits l’un après l’autre vers le lien de leur exécution, sous le prétexte de vérifier leurs papiers.
Les coups de feu ayant cessé, Mme Brichet remonte pour se rendre compte de la situation. Un soldat, s’exprimant dans un français très correct — sans doute un milicien — l’arrête. — Où allez‑vous, Madame ? — Je vais voir ce qui se passe, nous sommes terrifiés. Que se passe‑t‑il ? — Il y a, Madame, que la Résistance a installé un canon dans le clocher et qu’il tire sur nous. C’est du joli. Vous le saviez, Madame, et votre curé aussi. Il le bénissait tous les jours, il l’a encore béni ce matin en disant sa messe. Mais vous ; allez voir ce que cela va vous coûter. J’ai déjeuné à Dun aujourd’hui et c’est moi qui ai découvert le camp de Vermot.
M. Emery déclare : — Ce n’est pas vrai, j’en donnerais ma tête à couper. Il n’y avait aucun canon dans le clocher à votre arrivée. A peine a‑t‑il parlé qu’on demande le Maire. Il est environ 22 heures 30. De nouveau, on entend des coups de feu. Les minutes s’écoulent, semblables à des siècles...
Puis des soldats s’approchent de la maison de M. Emery pour la réquisitionner. Un officier annonce à Mme Brichet qu’il y a « dix‑sept ou dix‑huit terroristes tués sous le porche de l’église. Vous les verrez demain matin lorsqu’il fera jour ». Et il ajoute : « C’est la guerre ».
Voilà la mentalité des représentants de la « Grande Allemagne », de cette race qui se prétendait « supérieure », et qui l’est, en réalité, en cruauté. Quelle affreuse révélation ! Il est impossible d’avoir une idée des souffrances morales des malheureuses mères et épouses. C’est un atroce martyre que de savoir qu’on ne reverra plus jamais l’être qui est cher, et ceci par la volonté d’un sanguinaire ennemi. Ce douloureux calvaire n’est toutefois pas terminé.
Le 27, les Allemands qui ont recouvert les corps de paille et de genêts, certainement dans l’intention de les brûler, interdisent formellement de sortir des maisons. Mme Emery, ses compagnes et leurs enfants qui ont passé le reste de la nuit dans la cave de M. Régnier sont transférés chez Mme Charpiot, à la Mairie, où des mitrailleuses sont braquées, prêtes à tirer. A la fin de la soirée, Mme Emery demande à un sous‑officier l’autorisation d’aller traire ses vaches avec Mme Marin, ce qui lui est accordé. Mais la besogne est déjà presque achevée par les Allemands qui se sont occupés de panser les bêtes.
La nuit du 27 au 28 semble devoir être éternelle. Qui sait quels projets ont ces monstres ? Ils laissent entendre à leurs prisonnières qu’une autre bataille est possible et qu’il est préférable de se coucher par terre. Le 28, vers 7 heures 30, les soldats qui, enfin, s’en vont, incendient une à une plusieurs maisons de Mésoc‑de‑Froi (Dizien, Renon, Tardy) et de Dun (Coppin, Emery, Roumier, Tournois, Véronnet...).
L’école des filles et la demeure de M. Treillard, forgeron, ont le même sort. Certains Boches chantent, accompagnés par un accordéon et un harmonica. C’est, pour eux, un feu de joie. Naturellement toute la journée de la veille a été employée par ces incendiaires à déménager pour leur profit une grande partie des meubles, à rafler des bijoux, de l’argenterie, des vêtements, du linge, des provisions, du vin, etc... Ils ne s’en retournent pas les mains vides. Les foudres de M. Emery ont été l’objet d’un soin particulier de leur part. Comme ils n’ont pu tout boire ni tout emmener... ils les ont vidés en y pratiquant des trous.
Plusieurs personnes dont la femme de M. Véronnet, malade, ayant pensé à mettre en sauvegarde leurs économies en les portant sur elles, ont été dévalisées. Rien qu’à la Mairie, les Allemands se sont emparés de près de onze mille francs dont sept mille volés dans le sac à main de Mme Charpiot. Ce sac à main était suspecté de servir de cachette à un revolver. Tandis que les miliciens participaient à la dernière partie des représailles, ils ont déclaré à Mme Chopard et à Mme Pichot : « Nous allons vous quitter et les Boches vont aussi vous débarrasser ». Un Allemand « compatissant » a prodigué ses caresses à l’un des quatre enfants de Mme René Blandin en déplorant la mort de son papa : « Tu ne l’auras plus, mon pauvre petit », lui a‑t‑il dit en tapotant ses joues…
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Telle fut la fin d’un horrible drame que la Wehrmacht, qui festoya et sabla le champagne, commit de sang‑froid. Vingt et un morts pour le bourg seulement, tel en est le triste bilan :
Messieurs,
Anatole Emery, 63 ans, né le 22 9‑1880, à Gouloux (Nièvre), Maire de Dun‑les‑Places.
André Charpiot, 46 ans, né le 11‑12 1897, à Saint‑Ouen (Seine), instituteur, secrétaire de mairie, ex‑prisonnier de l’Oflag XVII A, libéré en 1941, titulaire de deux croix de guerre.
Raoul Brichet, 34 ans, né le 19‑2‑1910, à Waben (Pas‑de Calais), réfugié, provisoirement instituteur à Bornoux, commune de Dun‑les‑Places.
Henri Bachelin, 47 ans, né le 6‑2‑1897, à Dun-les‑Places, et son fils, Albert, 20 ans, cultivateur. Raymond Balloux, 39 ans, né le 14‑5‑1905, à Paris, épicier.
René Blandin, 39 ans, né le 24‑10‑1904, à Dun-les‑Places, cantonnier Modeste Castellvi, 29 ans, né le 28 5‑1915, à Serra de Almos (Espagne), bûcheron.
Marcel Philippe Delavault, S3 ans, né le 264 191L à Paris, cultivateur.
Jean Dirson, 46 ans, né le 13‑1‑1898, à Paris, cultivateur.
Eugène Friche, 27 ans, né le 24‑12‑1916 à Bobigny (Seine), domestique agricole.
René Jeand’heur5 43 ans, né le 17‑3‑1901, à Brunswick (Allemagne), interprète résidant à Quarré‑les‑Tombes.
Nicolas Leprun, 45 anse né le 25‑11‑1898, à Dunles‑Places, employé de commerce.
Paul Marin, 41 ans, né le 17‑12‑1902, à Paris, domestique agricole.
Bernard Pelmann, 38 ans, né le 18‑10‑1905, à Paris, bûcheron, fusillé dans un pré le matin du 27 juin.
André Sampic, 63 ans, né le 14‑12‑1875, à Eletot (Seine‑Inférieure), professeur d’anglais honoraire au Collège de Joigny (Yonne).
Léon Tournois, 40 ans, né le 30-10‑1903, à Ouroux (Nièvre), hôtelier.
Joseph Candeli, 45 ans, maçon.
Quant à M. l’Abbé Roland, 38 ans, né le 23‑5-1906, à Saint‑Père (Nièvre), il expira après d’affreuses tortures. Les Allemands le conduisirent au clocher où ils avaient monté une mitrailleuse. Ils le flagellèrent avec une lanière de cuir terminée par une boule de porcelaine et l’achevèrent à coups de revolver (3).
Toutes les victimes furent dépossédées de ce qu’elles avaient de plus précieux. Cinq corps furent trouvés à gauche du porche de l’église, neuf sous le porche, trois sur la place et un sur la route de Saulieu (celui de M. Raoul Brichet qui fut tué en tentant de se sauver, juste au moment où il sautait le petit mur entourant la place) . Quelques‑uns avaient été férocement mutilés. La porte de l’église, criblée de balles, était couverte de lambeaux de chair et de cervelle et toute rouge de sang.
Qui fut l’instigateur de ces actes de barbarie ? Un certain Docteur Daubner — Wolf de son vrai nom — venu s’installer à Dun‑les‑Places. Se prétendant anti‑allemand et sujet tchécoslovaque, il s’adonna à l’espionnage. Il fit notamment arrêter, puis libérer, M. Marcel Blandin qui, emprisonné un mois à Auxerre. fut de tous les hommes arrêtés le 26 juin, le seul qui parvint à s’enfuir.
Un fait est sûr : les Allemands étaient possesseurs de plans manuscrits du bourg ainsi que l’ont constaté Mesdames Pichet et Tournois. Et, sur ces plans, du crayon rouge avait été utilisé pour signaler plus spécialement quelques maisons.
Le Docteur Daubner est parti de Dun avant le jour fatal. D’où les Allemands sont‑ils venus ? Une partie de leurs convois était composée de véhicules des départements de la Saône‑et‑Loire, du Jura et de la Côte‑d’Or. On a su par M. Gollotte (Français, chauffeur d’autobus réquisitionné), que les hommes qu’il transportait avaient été chargés à Dijon derrière la prison. L’une des colonnes, commandée par le Lieutenant Werfürth, droguiste à Rosenberg (Allemagne), fusilla lors de son passage sur la commune de Chissey.en‑Morvan, un réfugié du Pas‑de‑Calais, Daniel Chubin, 15 ans, domicilié à Ménessaire et deux jeunes gens d’Alligny‑en.Morvan, Roger Fleck, 16 ans et André Charles, 18 ans. Ces derniers se rendaient à bicyclette auprès d’un camarade hospitalisé à Autun à la suite d’un accident d’automobile. Ils furent tous tués par plusieurs décharges de mitraillette près du hameau de Vauchezeuil.
(1) M. Brisquet fut aussi atteint en s’échappant du village des Bourdeaux. (2) Sauf quelques personnes : d’une part, M. Regnier épicier qui, âgé de 69 ans, se fit passer pour en avoir 75, M. Choureau, 50 ans et un octogénaire, M. Auguste Blandin ; et d’autre part, M. Autixier qui put se cacher. (3) A sa mère, ils déclarèrent : « On l’a tué ton bandit de curé ».
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26.02.2006
MORVAN, TERRE BRULEE
Planchez, Montsauche, Dun-les-Places, trois étapes douloureuses. un seul trait de feu et de sang.. déchaînement d’une fureur sauvage, sans borne. Les Allemands sont passés là. Mais revivons le drame.
.................
24 juin 1944. Premier épisode de ce film tragique. Le Capitaine Bernard reçoit vers quatorze heures la confirmation que deux camions ennemis transportant environ cinquante hommes, venus de Château Chinon à la suite d’une lettre anonyme parvenue à la Feldkommandantur de cette ville, occupent le bourg de Montsauche. Ayant installé un poste près des hôtels, les Boches surveillent la route N. l 7 bis et toutes les issues du pays, ne permettant à personne de sortir.
A 15 heures 30, d’accord avec le Capitaine anglais commandant le détachement de parachutistes, le Capitaine Bernard, dont le groupe ne comprend aussi qu’une cinquantaine d’hommes, décide de tendre une embuscade aux Allemands, lors de leur retour, sur la route de Montsauche à Château-Chinon, au lieudit « La Verrerie », à cinq kilomètres de Planchez.
A 21 heures, ceux ci quittent Montsauche, ayant pris quelques automobilistes et un motocycliste comme otages. A 21 heures 30, seize Français et huit Anglais, armés de quatre F. M., de mitraillettes lourdes, de fusils à répétition et de grenades, déclenchent leur attaque.
Le premier camion est contraint de stopper et s’enflamme. Aussitôt les Allemands s’égaillent aux alentours et durant une heure ripostent. Battus, ils laissent vingt cinq morts et de nombreux blessés (l). Un F. M., deux mitraillettes, dix sept fusils, trois revolvers, quatre cents cartouches et plusieurs chargeurs de fusils mitrailleurs sont récupérés. Malheureusement, le maquisard Jacques Chataigneau, fils du Gouverneur Général de l’Algérie, est tombé à côté du Capitaine Bernard. Trois civils Français du convoi sont blessés et soignés au camp. Trois prisonniers sont emmenés.
Le lendemain 25, à 13 heures, une colonne de douze à treize camions ayant fait un détour par Ouroux où furent tués M. Ravet Pierre, 76 ans, et son fi1s, Paul, 44 ans, ainsi que M. Nitzel Georges, 39 ans, arrive à Montsauche.
Toutes les maisons sont envahies par les soldats armés jusqu’aux dents, « la poitrine barrée de cartouches, ayant en mains couteau et mitraillette », nous dit M. l’Abbé Charrault.
(1) Certains réveillant la receveuse des Postes de Planchez en lui interdisant de parler, téléphoneront à Château Chinon.
Le Maire, M. Pernet, sommé par un officier de fournir dix hommes pour aller relever les morts de la Verrerie, obtient cependant que personne ne soit emmené. Et les Allemands partent seuls...
Nouvelle et rude bagarre. La section de l’Adjudant Massoulard lutte contre un effectif de cent vingt hommes.
Obligée de se replier, elle se retire vers 18 heures, non sans avoir infligé à l’ennemi de lourdes pertes - quatorze tués, dix blessés (1) - et s’être assurée un butin qui n’est pas négligeable : fusils, bandes de balles de mitrailleuses, grenades. Deux autres citoyens du Reich, abattus dans la journée aux Détrapis ne retourneront pas « in Germany ».
A Montsauche, deux fanions ont été plantés aux extrémités du pays. Les Allemands vont et viennent en vociférant et grommelant. Ils questionnent les habitants et s’étonnent de ne trouver que des femmes et que quelques hommes non mobilisables, les autres s’étant cachés dans les bois.
A 19 heures, un officier descend d’une voiture revenant de la Verrerie où s’élève un incendie. Il donne un ordre au Maire :
« Informez toutes les personnes de votre commune que toutes les maisons devront être évacuées dans un délai de trois quarts d’heure. Prescrivez-leur d’emporter des vivres pour deux jours ainsi qu’une couverture et de s’éloigner de deux kilomètres ».
(1) Premier bilan. En fait, la Verrerie a coûté 96 morts aux Allemands, selon leurs propres déclarations.
M Pernet déclare qu’il ne lui est pas possible d’avertir toute la commune. L’officier répond :
« L’agglomération du bourg seulement ».
Le garde champêtre annonce la triste nouvelle. Chacun s’en va, sauvant ce qu’il peut du désastre qu il pressent le coeur serré, car n’a t il pas lu, dans les journaux, payés par les nazis, que la politique de la terre brûlée serait pratiquée pour notre salut ?
« On va perquisitionner chez vous », disent les Allemands. Quelle perquisition ! Déjà le pillage s’organise et s’étend. La « razzia » boche commence, tandis que les gens s’enfuient, apeurés, tremblant de crainte. Leurs larmes coulent...
Bientôt, une maison brûle, puis une autre et une autre encore. Petit à petit, tout prend feu, grâce à une bonne provision de bombes plastiques apportées a cet effet. Montsauche rougeoie dans la nuit. Ce n’est plus qu’un immense et fantastique brasier. Les étincelles jaillissent sans arrêt, les flammes montent et descendent, les toits s’écroulent...
A 7 heures du matin, le 26, le clocher de l’église qui n’a même pas été respecté, ce qui n’étonne pas de la part des troupes de l’Antechrist (1) tombe à son tour. Agonie d’un pays !
M. Emery, 72 ans, inquiet du sort de son bétil, tente d’approcher de sa demeure. Il est fusillé par une sentinelle qui a grimpé sur un arbre, sans doute pour mieux juger du spectacle.
(1) Voir : Les prophéties de la Fin des Temps, par Marcel Hamon (La Nouvelle Edition).

MONTSAUCHE : Intérieur d’une maison
(Photo Mirland, Saulieu)
Le 27, chacun peut enfin rentrer pour ne retrouver de son chez soi que des pans de murs, des cendres, des ferrailles tordues. Seules la poste et la gendarmerie restent intactes ainsi que la maison d’un collaborateur. Il est très vraisemblable de supposer que ces immeubles n’ont été épargnés que aprce qu’il n’en a pu être autrement, pour la seule raison que les « munitions » étaient épuisées.
La maison du collaborateur porte d’ailleurs les traces d’un commencement d’incendie.
Au total, soixante dix huit locaux d’habitation, quatorze bâtiments d’exploitation agricole, vingt-huit bâtiments à usage commercial, onze ateliers artisanaux ont été détruits au cours de cette nuit de cauchemar et d’enfer. Le nombre des sinistrés s’élève à trois cent deux.

(Photo Mirland)
25 juin. Une autre scène semblable à celle de Montsauche se déroule à Planchez. C’est la fête du pays. Personne ne pense que cette fois, elle finira mal et que la gaîté fera tout à l’heure place au plus sombre désespoir.
Tout à coup, à la fin de l’après-midi, grand émoi. Les Allemands sont là. Ce n’est pas bon signe. Les voici qui interpellent le Maire, M. Monin. Même échange de paroles qu’au chef lieu de canton : « Le pays doit être vidé de ses habitants dans un délai trois quarts d’heure ». Il est inutile de discuter et d’insister pour savoir quelle est la cause de ce que nous appellerons un ultimatum. L’officier teuton se borne à faire remarquer que « l’aiguille tourne ». Les gens iront « rejoindre les terroristes ».
Il faut se dépêcher, partir au plus vite avec quelques maigres ballots, lâcher les bêtes qui sont dans les écuries.
Deux vieillards, M. et Mme Parthiot, 82 et 79 ails, étant restés chez eux, les vandales s’en aperçoivent et les prient de quitter les lieux immédiatement à moins qu’ils ne préfèrent aller dans l’autre monde. Proposition bien allemande. L’ennemi a certainement envie de faire partir ses fusils. Il se rattrapera à Dun les Places où il donnera libre cours à sa soif de sang. En attendant, il aura une victime toute trouvée en la personne de M. François Thibault, 55 ans, de la Gutteleau, cantonnier retraité que soutiennent des béquilles, ancien combattant de 14, de l’Armée d’Orient.
Une vingtaine de Boches ont déchargé des caisses dont ils vont se servir, ils prennent des bombes incendiaires. Quelle vision ! Les maisons sont évidemment visitées avant d’être brûlées. Les Allemands sont méthodiques et ils procèdent par ordre. Quand ils ont choisi les articles qui leur conviennent, ils allument les mèches.
Des bois, la mort dans l’âme, les habitants assistent à l’incendie qui crépite et dont la lueur et la nouvelle se répandent au loin.

(Photo Collot, Service de Recherche des crimes de guerre. Dijon.)
Le lendemain, le premier homme qui ose revenir dans le bourg, au lever du soleil, est M. l’Abbé de Chabannes. Il se rend à l’église qui ici demeure debout au milieu des ruines. Est il prudent d’y rentrer ? Plusieurs questions viennent à l’esprit de M. le Curé - que nous remercions de son témoignage – N’y a t il pas d’engins explosifs à la poignée de la porte ou sur la cloche ?... Non, voici que cette dernière tinte... O lugubre Angélus !...
Les gens commencent à affluer et essayent de sauver le four et le fournil du boulanger. L’oeuvre de destruction est terminée. Le village achève de se consumer. Ici on compte cinquante deux maisons en ruines (l) et cent quatre vingt deux sinistrés. Les habitations qui n’ont pas été touchées sont celles où les mèches ont fait long feu (2).
(1) Dont les écoles, la mairie, la poste, le presbytère, quatre hôtels restaurants, deux épiceries, etc .
Deux immeubles dont l’un au Lassas, furent dynamités.
(2) Les Allemands se sont servi en plus de leurs bombes incendiaires, des bombes d’aviation françaises datant de 1927. Signalons à leur décharge (!!) qu’ils déposèrent dans un jardin attenant à la maison où ils les avaient découverts, deux paquets destinés à un de nos prisonniers.
M. Leon Basdevant, 46 ans, a fait preuve d’une courageuse et noble attitude en s’offrant à être fusillé peur sauver Planchez, après avoir donné l’argent qu’il portait sur lui à l’officier qui le renvoya.
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25.02.2006
« JE REGARDE LA MORT EN FACE... »
Dans la nuit du 10 au 11 janvier 1942 une bombe fut lancée par des patriotes sur la Soldatenheim de Dijon. Elle n’éclata pas, et ne fit, par conséquent, aucune victime. Cependant, les Allemands, secondés hélas ! par des Français traîtres, les policiers Marsac, Gauthier et Gillot, allaient, en représailles, commettre l’un des crimes les plus odieux que l’on puisse imaginer en fusillant cinq jeunes gens : René Romenteau, Pierre Vieillard, René Laforge, Jean Jacques Schellnenberger, dit Jean Coiffier (1) tous élèves maîtres à l’école Normale d’instituteurs de Dijon, promotion 1939-42 ; et Robert Creux qui remplaça le cinquième normalien, Jouannaud, celui ci ayant bénéficié d’un non lieu trois jours avant l’exécution (2).
(1) Beau fils, de souche morvandelle, du poète Louis Coiffier. Ses oncle et tante, M. et Mme Reviriau et Mlle Guyot, sont respectivement instituteurs à Lormes et à Corancy.
(2) Robert Creux fut pris parce que son frère Jean, condamné à un an de prison en 1941 pour menées communistes, s’était évadé de l’hôpital où il était en traitement. Jean, chef de la Résistance du département de l’Aube, fut cependant fusillé plus tard, le 19 avril à Troyes, à la suite d’une dénonciation.
René Romenteau, de Blaisy Bas, fut arrêté le 14 janvier dans sa classe à Semur en Auxois où l’Académie l’avait envoyé effectuer un stage d’un mois. Le 16, Jean Schellnenberger était également arrêté dans sa classe aux Laumes. Emmenés à Dijon et remis à la Gestapo, ils furent rejoints, le 20, par Pierre Vieillard, de Dijon et René Lafarge, d’Arnay le Duc (1).
Quel prétexte invoqua t on ? On allégua qu’une feuille ayant trait à la fabrication des explosifs avait été trouvée dans le livre de chimie de l’un d’eux, puis qu’ils avaient distribué des tracts... Simples motifs exposés par l’ennemi et ne reposant sur aucune preuve absolue.
En prison, tous se plaignirent du manque de nourriture. Leurs parents, ou des amis dévoués réussirent, non sans peine, à leur faire parvenir quelques colis (2).
« Merci de tout coeur, prévenez ma soeur de ne pas trop s’en faire. J’ignore le temps que je serai ici. Je pense être jugé et repasser aux autorités françaises. On meurt de faim ici », dit René Laforge dans un petit mot qu’il réussit à passer en fraude.
(1 ) A 10 h. 45, deux civils vinrent chercher ce dernier à l’école Dijon Tivoli. Le plus âgé, parlant avec un accent allemand très prononcé, présenta au directeur, M. Guyot, une carte de la police de sûreté française. En sa présence, ils informèrent le Jeune homme qu’ils désiraient perquisitionner dans sa chambre. Une automobile, au volant de laquelle se tenait un Allemand, attendait à la porte de l’école...
(2) Ainsi, Robert Creux ne fut autorisé à recevoir des paquets qu’un mois après son arrestation qui se produisit le 13 janvier. Sa cause devait être défendue par un avocat le 7 mars.
De son côté, Jean Schellnenberger, qui resta au secret (certainement considéré comme juif à cause de son nom), traça à l’intérieur d’une chemise et à la pâte dentifrice, probablement avec une dent de peigne, les lignes suivantes :
« Suis en bonne santé, malgré la faim. Ignore pourquoi défendu recevoir à manger. Tiendrai le coup. Bon moral. Ne vous bilez pas trop pour moi. ça ira. Bientôt jugé. Vous aime. Bons baisers à toutes et à tous ».
« Le 10 janvier 1942, un attentat au moyen d’engins explosifs a été commis contre le foyer du soldat allemand à Dijon.
« Le 27 janvier, à Montceau les Mines, un soldat allemand a été tué d’un coup de feu par des éléments communistes.
« Le 29 janvier, à Montchanin les Mines, un douanier allemand a été grièvement blessé à coups de revolver, par des criminels appartenant aux mêmes milieux.
« En représailles de ces lâches attentats, l’exécution d’un certain nombre de communistes et juifs, considérés comme solidaires des coupables a été ordonnée ».
Der Chef der Mil. Verw Nordostfrankreich
Avertis de leur sort vers quinze heures, les quatre Normaliens et leur camarade Robert Creux, déclarèrent à l’officier interprète Meyer : « Nous sommes fiers et contents de penser que nous mourrons pour notre Patrie ». Profitant de la complicité de leurs gardiens, ils convinrent de leurs cris avant la minute suprême : « Vive la France ! Vive la République ! Vive le Communisme ! »
Jean Schellnenberger communiqua à Pierre Vieillard. ce billet admirable de stoïcisme, d’une écriture au crayon énergique et nette : « Mon vieux Vieillard, c’est fini. Adieu, Sois courageux, nous ne souffrirons pas. Tue mouches » (1).
Avant d’être conduits vers le poteau de la butte du champ de tir de Montmuzard, ils rédigèrent tous une lettre d’adieu à ceux qui les aimaient. Les Allemands conservèrent ces lettres, sauf celle de René Laforge (2) qui, tellement atterré, ne pouvait se résoudre à écrire, lorsqu’ayant été forcé par le prêtre d’accepter une dernière cigarette, il se ressaisit et s’adressa en ces termes aux amis de l’une de ses soeurs, Mme Suzanne Camusat :
« Chers Amis,
« C’est à vous que j’écris en dernier lieu parce que je n’ai pas le courage d’écrire à Arnay. Je vais mourir aujourd’hui quoique étant innocent et m’étant toujours efforcé de faire le bien dans ma vie,
« Vous irez à Arnay, vous leur donnerez cette lettre et vous leur direz que mes dernières pensées ont été pour eux, pour Suzanne, pour Mimile, et surtout pour le cher petit Guy (l) que j’aimais tant. Je voudrais qu’on lui parle souvent de moi quand il sera grand. J’ai pensé aussi à vous, chers amis, qui avez tant adouci mes derniers jours. Vous direz aussi à Auxonne, à Lucienne et à Jeannot, et à Belan, à Suzanne, Jean et Jeannine, que je pense tendrement à eux. Je pense aussi à ceux d’Epinac. Je suis consterné pour mes frères Henri et Fernand prisonniers, vous leur laisserez ignorer ma mort jusqu’à leur retour.
(1) Sobriquet d’Ecole Normale.
(2) Elle n’arriva à ses destinataires que le l7 juillet. Toutes furent expédiées à Paris au service de Schtulmpnagel, par celui qui avait prescrit l’execution : Losch, conseiller administratif de guerre avocat à Stuttgart.
« Je suis très pauvre, mais tout ce qui m’appartient, je désire que Suzanne, à Arnay, en hérite pour Guy plus tard ; argent et mes livres que j’aimais tant.
« Mes dernières volontés sont que vous ne me pleuriez pas trop, tous.
« J’aurais aimé que mon corps repose dans le cimetière d’Epinac près de mes parents, mais je sais que c’est impossible.
« Vous irez dire aussi à mon Directeur d’Ecole Normale, que je suis mort courageusement. comme il sied à l’homme qu’il avait formé. Dites lui adieu tendrement de ma part.
« Je crois que l’heure approche. Je suis en train de fumer ma dernière cigarette. Je regarde la mort en face et je n’ai pas peur.
« Je vais mourir en catholique, mes parents étant morts ainsi. La confession me permettra d’ailleurs de résumer ma vie et de la revivre un peu.
« Je vous embrasse ainsi que toute la famille, très, très tendrement.
« René Laforge ».
(1) Son neveu.
René Romenteau mourut le premier à 18 h. 02 ; Pierre Vieillard, à 18 h. 12 ; René Laforge, à 18 h. 20 ; Jean Schellnenberger, à 18 h. 29, Robert Creux, à 18 h. 40.
Ecole Normale - Education communiste - Pour servir d’exemple.
Voilà la saule raison de ces assassinats, fournie par l’aumônier allemand. Et les meurtriers ordonnèrent que leurs corps ne reposent pas l’un prés de l’autre. Et ils eurent l’audace de leur rendre les honneurs mitaires. O atroce ignominie !
* * *
7 mars 1942 1er novembre 1944 : Après deux années sanglantes au cours desquelles des centaines et des centaines de Guy Moquet et de René Laforge tombèrent vaillamment. Crânement, pour que la France revive, pour nous préparer, selon l’inoubliable expression de Gabriel Peri « des lendemains qui chantent », ce fut enfin sans crainte que la foule dijonnaise, put en cette fête des morts, rendre un dernier hommage solennel à ces héros, enterrés à la fosse commune, où elle n’avait jamais cessé de déposer malgré tout, fleurs, couronnes, cocardes tricolores.
M. Uriot, Directeur de l’école Normale, se faisant en cela l’interprète de l’émotion étreignant tous les coeurs, prononça ce discours :
« C’est une minute émouvante que celle ci. Jamais depuis l’affreuse tragédie du 7 mars 1942, nous n’étions venus librement au jour de la Toussaint, sur la tombe de nos élèves : Laforge, Romenteau, Schellnenberger, Vieillard.
« Ils appartenaient à la dernière promotion de l’école Normale. Ils avaient vingt ans, l’âge où dans les natures riches, retentit jusqu’au profond de l’être, l’appel si troublant de la vie ; l’âge des élans généreux et des enthousiasmes passionnés ; l’âge où, résolument, Ies jeunes se tournent vers l’avenir qu’ils construisent en un beau rêve, impatients d’entreprendre, de lutter, de se dévouer.
« Ils avaient vingt ans. Et je pense aux dernières semaines, à l’arrestation brutale, à l’instruction menée dans le mystère et le secret, aux brutalités et aux tortures multipliées, à l’horrible détention dans le silence d’une morne cellule où rôde invisible et présente, la Mort. Déjà commence le martyre. Ces jeunes gens, des enfants encore vivent retranchés du monde, mal nourris et mal soignés, isolés de leurs parents, de leurs familles, de tous ceux qu’ils aiment et qu’ils ne reverront plus. Alors, ils se montrent des hommes, car ce sont des vertus hautement viriles que leur calme, leur résignation simple, leur endurance, leur courage tranquille.
« Souvent, j’ai tenté de revivre le dénouement d’épouvante. Sans même un simulacre de justice, arbitrairement, les bourreaux choisissent les victimes et leur annoncent la décision fatale. Est ce désespoir ? lamentation ? pleurs et suppliques ? ou révoltes et injures ? Nous le savons avec certitude : Schellnenberger souhaite courage à son camarade Vieillard, René Laforge écrit la lettre que vous savez, épanchement d’une délicate tendresse dans une sérénité souveraine.
« Et voici les paroles de L’homme : « Je regarde la mort en face et je n’ai pas peur ».
« Devant le peloton des tueurs, soyons en sûrs, ils portèrent la tête haute, leur pensée dernière fut pour les êtres qu’ils chérissaient et leur dernier cri pour offrir le don sans égal d’eux mêmes, de leur chair et de leur sang, de leur magnifique jeunesse, riche de promesses et d’espoirs infinis. Ils entrèrent debout dans la mort.
« Le temps passe. La douleur des mères, des parents, des amis, reste poignante, mais un sentiment de fierté, grave et fort, redresse les fronts et brille dans les regards. Déjà, ces jeunes nous font la leçon, nous donnent leur exemple et, selon le mot du penseur, lancent l’appel des héros. Bientôt, dans notre école retrouvée. un monument gardera leur mémoire, mais nous ne ferons pas assez, si, au fond de nous, fidèlement, pieusement, nous n’entretenions vivante, la flamme du souvenir. Dans le drame sanglant où notre France se trouve engagée tout entière, ceux ci ont tenu leur place, ont joué leur rôle, se levant contre l’oppresseur affrontant tous les dangers, prêts à tous les sacrifices. Et d’un coup, devant la mort, ils ont atteint les sommets de l’héroïsme et de la grandeur ».
Le 14 décembre 1944, ils furent exhumés pour être inhumés côte à côte. En cet ultime adieu et parmi les nombreuses personnalités qui prirent la parole, Monsieur le Docteur Roclore exalta leur mémoire d’une manière vibrante :
« Ce que fut leur sacrifice suprême, ce fut celui de milliers et de millions de Français elui, suivant leur sillage de gloire, acceptèrent d’arroser de leur sang cette terre de France pour qu’elle puisse un jour redevenir libre et poursuivre son immortel destin.
« Mais ceux ci furent les premiers... et ils nous montrèrent que pour se manifester, l’âme française n’avait pas besoin d’attendre la maturité des corps... et le long frisson d’horreur qui parcourut les populations de nos villes et de nos villages à la nouvelle brutale de cette sanglante tragédie, atteignit son paroxysme lorsque furent connus les âges de nos malheureux camarades...
« ... Ce jour là, serrant silencieusement les poings et ignorant tout d’eux, mais sachant seulement pourquoi ils étaient morts, nous fûmes quelques uns qui nous sommes juré de les venger un jour et de suivre leur magnifique exemple.
« La Résistance dans nos régions est née de leur sacrifice et nous pouvons dire que ces jeunes furent les pionniers qui entraînaient dans leur sillage de gloire tous ceux qui n’acceptaient pas, qui n’accepteraient jamais que notre Patrie disparaisse de la carte du monde.
« L’heure est venue avec la Libération, de dire bien haut que c’est grâce à ceux que nous pleu. rons aujourd’hui que nous avons pu voir nos trois couleurs flotter de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre Dame, puis jusqu’aux monuments de notre capitale bourguignonne.
« Et maintenant, nous pouvons vous pleurer, nous avons le droit de nous tourner vers vos familles éplorées et leur dire que votre sacrifice n’a pas été vain et leur demander de rechercher dans le sublime de votre mort, la consolation ou tout au moins atténuation de leur immense chagrin.
« C’est grâce à vous, nos camarades tombés tout le long de ce douloureux chemin de croix, c’est grâce à vous si aujourd’hui nous pouvons penser et respirer librement
« Qu’ils me soit permis, au nom du Comité Départemental de Libération et au nom de tous ceux qui ont combattu, qui ont souffert et qui souffrent encore dans leur chair et dans leur coeur, d’apporter à vos familles en deuil toute notre sympathie.
« Dormez en paix. Vos sacrifices n’ont pas été vains. Grâce à vous la France renaît dans sa grandeur et son indépendance ».
* *
Oui, dormez en paix, René Romenteau, Pierre Vieillard, René Laforge, Jean Jacques Schellnenberger, Robert Creux. C’est à vous que pensent tous ceux qui lisent les vers de l’immortel Péguy :
« Heureux ceux qui sort morts en une juste guerre ;
Heureux les épis lourds et les blés moissonnés ».
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AVERTISSEMENT
(1) Déclaration d’un chef S.S. à Fritz Wagner Maître chaudronnier. Extrait du rapport de ce dernier au Tribunal de Bühl en Bade, le 22 novembre 1945, à propos de l’exécution de huit résistants : MM. Jean Barnet, garagiste à Arnay le Duc ; Joseph Joblot, de Fresse (Haute Saône) ; Joseph Moncel, de St Etienne-des Ouillères ; Raymond Pader, de Paris ; François Robe et Jean Serruau, d’Autun ; Roger Rougeot, de Lucenay, et François Roux, de Chroges.
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